—Vois-tu, Jacquou, disait-il, l'homme est né pour travailler, c'est une loi de nature; et, cela étant, de tous les travaux, il n'en est pas de plus sains, de plus moralisants que ceux de la terre. Plus on est en rapport avec elle, et plus on a de sujet de s'en applaudir, tant au point de vue de la santé du corps que de celle de l'esprit.
Et de là il continuait, me disant de belles choses sur ce sujet, me montrant qu'une des conditions du bonheur était de vivre libre sur son domaine, du fruit de son travail:
—Comme dit le chevalier, «liberté et pain cuit sont les premiers des biens». Manger le pain pétri par sa ménagère, et fait avec le blé qu'on a semé; goûter le fruit de l'arbre qu'on a greffé, boire le vin de la vigne qu'on a plantée; vivre au milieu de la nature qui nous rappelle sans cesse au calme et à la modération des désirs, loin des villes où ce qu'on appelle le bonheur est artificiel,—le sage n'en demande pas plus…
Et quelquefois ayant ainsi parlé, il restait longtemps rêveur, comme s'il eût eu des regrets.
Le dimanche, ainsi que je l'ai dit, Bonal n'allait pas à l'église, pour éviter le trouble que sa présence aurait pu causer. Il se promenait le long d'une ancienne allée de châtaigniers, qui partait de la cour de la maison et aboutissait à l'extrémité du défrichement de La Granval, où elle était fermée par un gros marronnier planté par le milieu. A l'ombre de cet arbre, il se reposait sur un banc qu'il avait construit, et méditait.
Son esprit rasséréné songeait à l'iniquité dont il avait été victime, non plus avec les soubresauts douloureux de la première heure, mais avec cette philosophie sereine qui accepte sans récriminer les accidents humains. Mais s'il se résignait en ce qui le touchait seul, lorsqu'il pensait à ses vieux amis, le chevalier et sa sœur, à ses paroissiens qui l'aimaient, aux pauvres dont il était la consolation et la providence, le chagrin lui serrait le cœur, et il lui fallait des efforts pour le surmonter.
Il aurait bien voulu revoir tout son monde de là-bas, mais il n'y allait pas, par raison: les gens ne l'auraient pas laissé revenir. Aussi était-il bien heureux, lorsque le chevalier venait déjeuner à La Granval et lui apportait des nouvelles de son ancienne paroisse. Quoiqu'il ne fût guère parleur, c'était alors des questions à n'en plus finir sur un tel, une telle: «Que devenait celui-ci? cette vieille était-elle encore en vie? la drole de chez cet autre était-elle mariée?» Et, sa sollicitude satisfaite, tous deux parlaient des choses d'autrefois, et échangeaient de vieux souvenirs. Quand le chevalier remontait sur sa jument, chargé de bonnes paroles pour tout le monde, et emportant du tabac pour La Ramée, le pauvre ancien curé était plus tranquille.
Presque tous les dimanches, Jean venait passer la journée à La Granval et tenir compagnie à Bonal. Ça le distrayait un peu, car Jean, étant ancien, lui rappelait des choses du temps de sa jeunesse, et à un mot, à un nom quelquefois, des faits oubliés depuis longtemps se réveillaient dans sa mémoire. Ces jours-là, Jean restait à souper, et le soir, à table, Bonal nous entretenait de choses et d'autres, et nous intéressait par des récits curieux, et des remarques que jamais nous n'aurions songé à faire de nous-mêmes.
Par exemple, il nous disait la signification des noms de villages des alentours, et celle des noms d'hommes.
—Ainsi Fossemagne, nous disait-il un jour, signifie: grande fosse; Fromental, pays à froment, et ton nom de Ferral, à toi Jacquou, semble indiquer à l'origine un travailleur de fer de ces forges à bras communes autrefois dans nos pays: pour le surnom de Croquant que vous portez de père en fils, tu sais d'où il te vient.