—Et ce nom de Maurezies, le village de Jean, lui demandai-je, que signifie-t-il?
—Il y en a qui le tireraient des Maures ou Sarrasins qui ont fait des courses dans nos pays; mais, moi, j'aime mieux avouer que je l'ignore. En revanche, je puis te dire que ce village pourrait bien être le lieu où saint Avit perdit son compagnon Benedictus, comme il est dit dans le propre du diocèse.
Bonal nous faisait voir aussi la ressemblance de certains mots de notre patois avec le langage breton; il nous parlait des Gaulois nos ancêtres, de leur religion, de leurs coutumes; nous racontait les soulèvements des Croquants du Périgord, sous Henri IV et Louis XIII, et puis aussi toutes les vieilles histoires de la Forêt Barade qu'il connaissait à fond.
Ainsi se passaient honnêtement les moments de loisir à La Granval, lorsque Bonal commença à s'habituer à sa nouvelle vie.
Dans les premiers temps, la tristesse le tenait fort, et il ne parlait guère; mais peu à peu sa peine s'amortit, et, en le mettant tout doucement sur le sujet, il se laissait aller à nous entretenir principalement de choses du passé. Et puis il était si bon que, pour nous obliger, il aurait fait tout de même, quoique n'en ayant pas grande envie. Moi, voyant comme ça tournait passablement, je travaillais sans souci, content d'être plus près de Lina, sans penser que je m'étais aussi rapproché du comte de Nansac, ou plutôt sans être inquiet de ce rapprochement.
Quelquefois on entendait au loin dans la forêt le cor du piqueur appuyant les chiens, et alors tous mes malheurs me revenaient en mémoire, et ma haine se réveillait, toujours chaude, toujours violente, malgré toutes les exhortations que m'avait faites jadis le ci-devant curé. C'est le seul point qu'il n'a pu gagner sur moi, tant il me semblait qu'en pardonnant j'aurais été un mauvais fils. Je ne craignais rien, d'ailleurs, car je me sentais, comme un jeune coq bien crêté, de force à me défendre.
Je ne tardai pas beaucoup à en faire l'épreuve. Un soir d'hiver, je revenais de couper de la bruyère pour faire la paillade à nos bestiaux. Le jour commençait à baisser, et, dans les bois qui bordaient le chemin que je suivais, l'ombre descendait lentement. Je cheminais sans bruit, ma pioche sur l'épaule, pensant à ma Lina, lorsque, tout d'un coup presque, je viens à entendre derrière moi le pas pressé d'un cheval.
L'idée me vint aussitôt que c'était le comte de Nansac, mais je continuai de marcher sans me retourner. Je ne m'étais pas trompé; arrivé à quelques toises de moi il me cria insolemment:
—Holà! maraud, te rangeras-tu!
Le sang me monta à la tête comme par un coup de pompe, mais je fis semblant de n'avoir pas ouï; seulement, lorsque je sentis sur mon cou le souffle des naseaux du cheval, je me retournai tout d'un coup, et, attrapant la bride de la main gauche, de l'autre je levai ma pioche: