—Ma pauvre Fantille, vous le lui conterez bien; moi, je n'irai pas d'aujourd'hui: voyez, le soleil baisse déjà… Allons, adieu! Dans quelques jours je viendrai.

Et, la quittant, je m'en revins aux Maurezies.

La maison de La Granval était une grande belle maison bourgeoise comparée à celle de Jean qui n'avait qu'une chambre seulement, éclairée par un petit fenestrou. Pour tout plancher, c'était la terre battue, avec des creux par places, et des bosses là où les sabots laissaient la boue du dehors. Dans un coin, un mauvais lit; au milieu, une vieille table et un banc; contre le mur décrépi, un méchant coffre piqué des vers; sous la table, une oule aux châtaignes et une marmite; dans l'évier, une seille de bois, et c'était tout. La cheminée basse et large fumait à tous les vents, car les poutres et les planches du grenier étaient d'un noir luisant: il me semblait être revenu à Combenègre.

Quand j'arrivai, il était tard déjà. A la clarté de la flamme, je vis Jean assis dans le coin de l'âtre, attisant le feu sous la marmite pendue à la crémaillère.

—J'ai fait un peu de soupe, me dit-il, elle doit être cuite; fais-lui prendre le boût, moi, je vais tailler le pain.

Et, se levant, il ouvrit la grande tirette de la table et en sortit le chanteau; puis se mit à tailler le pain dans une soupière de terre brune recousue en plusieurs endroits.

—Tu vois,—me dit-il, en me montrant le chanteau creusé au milieu et qui avait deux cornes comme la lune nouvelle,—j'ai mauvaises dents, je ne peux manger que la mie; toi, tu mangeras les croustets.

J'avais grand faim, n'ayant guère mangé depuis deux jours, tant la mort de mon pauvre Bonal m'avait troublé. Mais, lorsqu'on est jeune, on a beau avoir de la peine, bientôt l'estomac réclame. J'avalai donc deux pleines assiettes de soupe, pointues; mais pas moyen de faire ce chabrol qui nous sauve, nous autres paysans: Jean n'avait point de vin, ni même de piquette. Après avoir achevé ma soupe, je coupai un gros morceau de pain, et je fis une bonne frotte, en ménageant le sel qui était cher en ce temps-là. Ayant fini, je bus un coup d'eau au godet, et il fut question d'aller se coucher. Le lit de Jean était mauvais, car il n'avait qu'une paillasse bourrée de panouille de maïs et puis de feuilles de bouleau pour les douleurs, et par-dessus une couette; mais il était très large, presque carré, comme ces lits anciens où l'on couchait quelquefois quatre, et je dormis là comme un loir en hiver.

Le lendemain, je m'en fus rôder autour de Puypautier pour tâcher de voir Lina, épiant de loin le moment où elle mènerait ses bêtes aux champs. Lorsque je la vis sortir de la cour, chassant ses brebis et sa chèvre devant elle et tournant vers la grande combe, au-dessous du village, j'allai me cacher dans un bois avoisinant, le long duquel il y avait un talus plein de buissons, de prunelliers et de vignes sauvages, où elle vint se mettre à l'abri du vent. De ma cache, je la voyais filer sa quenouille, levant les yeux de temps en temps, pour s'assurer que ses bêtes ne s'écartaient pas. Quelquefois elle lâchait de filer, laissant pendre la main qui tenait le fuseau, et paraissait songer tristement. A ses pieds, son chien était assis, surveillant le troupeau, et, à quelques pas d'elle, sa chèvre, dressée contre un gros tas de pierres ou cheyrou, couvert de ronces, broutait activement en agitant sa barbiche brune. Le lieu était désert: c'étaient de mauvaises friches, avec des touffes de cette plante dure appelée poil de chien; des vignes perdues où quelques pousses de figuier sortaient de terre sur de vieilles racines; et, tout autour, des taillis de chênes aux feuilles mortes couleur de tan. Sur la teinte grise des terres, où pointait une herbe fine et sèche parmi les lavandes, et sous ce ciel d'automne assombri où passaient des nuages chassés par le vent, la personne de ma chère Lina se montrait joliette en ses simples habillements. Elle avait un cotillon court, de droguet, qui faisait de gros plis roides; une brassière d'indienne à fleurs qui marquait sa taille fine et sa jeune poitrine; un devantal de cotonnade rouge, et, sur la tête, un mouchoir à carreaux bleus, trop petit, semblait-il, pour retenir ses cheveux châtain clair, qui débordaient sur le cou et sur le front, agités par le vent.

Je restai là, un moment, à la regarder, sans bouger, puis j'attirai son attention par de petits sifflements qui firent accourir de mon côté son chien jappant. M'étant montré, je lui fis signe de venir à un endroit où l'on ne pouvait nous voir, et, lorsqu'elle y fut, ayant apaisé son chien, je l'embrassai longuement, la serrant contre moi, comme si j'avais craint de la perdre. Elle penchait sa tête sur ma poitrine, dolente, et semblait ainsi se mettre sous ma protection.