Contre l'ordinaire des gens du pays, je n'étais point superstitieux, et je me moquais du Diable et de l'Aversier. Il m'est arrivé de ramasser à cette cafourche un double liard, déposé là par quelque fiévreux, sans avoir peur d'attraper les fièvres, comme le croyait le pauvre imbécile qui l'y avait apporté. Et lorsqu'en partant pour la chasse je rencontrais, cherchant son pain, la vieille Guillemette, des Granges, qui passait pour avoir le mauvais œil, ça ne me faisait pas rentrer à la maison, comme d'aucuns. J'avais beau voir aussi des oiseaux de mauvais présage, comme buses, pies, graules ou corbeaux, à droite ou à gauche, ça m'était égal. Le défunt curé Bonal m'avait débarrassé de bonne heure de toutes ces bêtises, de ces croyances au loup-garou, à la chasse volante, au lutin, aux revenants, qui au fond de nos campagnes se transmettent, dans les veillées, des grand-mères aux petits-fils, et font frissonner les jeunes droles et les filles tapis au coin du feu.

Ce qui m'occupait, c'était d'avoir le loup. Pour y arriver, je fis un affût au bord du fourré tout proche la cafourche, et, sur les minuit, j'allai attendre la rentrée de la bête dans son fort. Mais j'avais eu la bêtise de prendre le chemin qu'il suivait d'habitude, de manière que, m'ayant éventé, à une demi-portée de fusil, il coupa dans le taillis et je ne le vis pas.

«Sale bête,—pensais-je en m'en retournant le matin,—tu m'as enseigné: je ferai comme toi.»

Et en effet, quelques jours après, faisant un long détour, j'entrai sous bois et j'arrivai à mon affût par le couvert. Je restai là bien quatre heures, immobile, écoutant les bruits lointains. C'était le coup de fusil de quelque pauvre diable au guet comme moi; le galop d'une harde de sangliers à travers les fourrés; le hurlement d'une louve en folie appelant le mâle; les abois des chiens de garde humant dans le vent les émanations des bêtes fauves; le «clou! clou!» d'une chouette enjuchée près de là; le bruit presque imperceptible, transmis par la terre, d'une charrette cahotant lourdement sur un chemin perdu, au cours d'un de ces charrois nocturnes aimés des paysans; ou bien encore de ces rumeurs inexpliquées qui passent dans la nuit. Autour de moi parfois, des bruits vagues: le battement d'ailes d'un oiseau surpris par un chat sauvage, la coulée d'un blaireau dans le taillis, ou le fouissement souterrain de quelque bestiole inconnue.

Malgré ma patience, je commençais à désespérer, quand tout à coup je vois venir dans le sentier un gros animal dont les yeux luisaient comme des chandelles. Le loup marchait doucement comme une bête bien repue, qui avait fait grassement sa nuit. A mesure qu'il approchait, je le voyais mieux: c'était un vieux loup vraiment superbe, avec son poil rude et épais, ses épaules robustes et son énorme tête aux oreilles dressées, au nez pointu. Je le tenais au bout de mon canon de fusil, le doigt sur le déclic et, lorsqu'il fut à dix pas, je lui lâchai le coup en plein poitrail. Il fit un saut, jeta un hurlement rauque, comme un sanglot étouffé par le sang, et retomba raide mort. Ayant lié les quatre pattes ensemble, je chargeai ce gibier sur mon épaule, et je m'en revins à la maison où j'arrivai tout en sueur, quoiqu'il ne fît pas chaud. Quand je posai l'animal à terre, Jean s'écria:

—C'est un joli coup de fusil!

Comme il me tardait de lui rapporter l'argent, le matin même, un voisin m'ayant prêté son âne, j'attachai le loup sur le bât et je m'en allai à Périgueux. Je refis le chemin que j'avais tenu avec ma mère autrefois; mais, comme je marchais mieux qu'alors, j'y fus rendu vers les cinq heures. Mais il me fallut attendre au lendemain pour présenter mon loup, et je logeai dans une petite auberge près du Pont-Vieux. Je ne fus pas plus tôt arrêté que les voisins s'assemblèrent pour voir la bête, tant les gens de ville sont badauds. Ils me faisaient des questions, demandaient où et comment je l'avais tué, et discouraient entre eux sur la nature et les habitudes des loups. Il se trouvait des malins pour assurer que les loups avaient les côtes en long; ceux qui avaient la sottise de le croire étaient tout étonnés, en tâtant celui-ci à travers le poil épais, de trouver que ses côtes étaient comme celles de toute autre bête, et alors les autres fortes têtes s'écriaient:

—Pourtant, c'est sûr et certain, j'ai toujours ouï dire que les loups avaient les côtes en long! Peut-être que celui-ci n'est qu'un gros chien!

Moi, ça me faisait lever les épaules de voir des gens de ville aussi imbéciles; mais je ne leur dis rien: à quoi bon?

Le lendemain, je portai mon loup à la Préfecture, suivi par tous les droles de la Rue-Neuve où je passai. Le portier me fit entrer dans la cour et alla chercher un monsieur. Au lieu d'un, ils vinrent plusieurs, et, comme les voisins de l'auberge, me firent force questions sur l'endroit où j'avais tué la bête, et comment je m'y étais pris; si je n'avais pas peur d'aller ainsi au guet la nuit, et autres choses de ce genre. Le loup était étendu par terre, au milieu d'un cercle d'employés, jeunes et vieux, échappés de leurs bureaux, d'aucuns avec la plume derrière l'oreille, d'autres avec des manches de doublure par-dessus celles de leur lévite, et un qui devait être un chef, empaletoqué comme un oignon, de quatre ou cinq vêtements l'un par-dessus l'autre. L'âne, les oreilles baissées, restait là, patiemment, et moi, je faisais comme lui, quoiqu'il me tardât de m'en retourner. Enfin, lorsqu'ils eurent assez jasé, un des messieurs m'emmena, et, après m'avoir fait attendre un bon quart d'heure et m'avoir ensuite promené dans d'autres bureaux, me donna un papier en me disant d'aller chez le payeur toucher la prime.