Quand je fus chez le payeur le caissier me dit en patois:
—Vous ne savez point signer, n'est-ce pas?
—Si bien, lui dis-je, je signe.
Il me regarda tout étonné, me passa une plume, et, lorsque j'eus signé, me donna quinze francs.
A la porte, je repris l'âne, et je m'en fus chez M. Fongrave lui porter un lièvre que j'avais dans mon havresac. Mais, à son ancienne maison de la rue de la Sagesse, on me dit qu'il ne demeurait plus là depuis longtemps. Je repartis, traînant toujours mon âne, et, après avoir bien cherché, je finis par découvrir la demeure de l'avocat de mon défunt père. Comme il ne s'y trouva pas, je laissai le lièvre à la servante, en lui recommandant de dire à son bourgeois que c'était le fils du défunt Martin Ferral qui le lui avait remis.
Cela fait, j'allai acheter, pour ma Lina, une bague en argent, qui me coûta bien trois francs dix sous; puis, revenu à l'auberge, tandis que l'âne mangeait quelques feuilles de chou, moi, après la soupe, ayant bu un bon coup, je repartis avec lui pour les Maurezies, où j'arrivai assez tard vers onze heures du soir.
Le dimanche d'après, je donnai à la Bertrille la bague que j'avais portée, pour la remettre à la Lina, ce qu'elle fit d'abord, et je m'en retournai plus content, comme si cette bague avait eu le don d'arranger les affaires: tant il faut peu de chose pour changer nos désirs en espérances.
VII
Le temps s'écoulait cependant, l'hiver tirait à sa fin, et dans les bois commençaient à sortir les violettes de la Chandeleur, que d'autres appellent des perce-neige. Avec le beau temps, je pus gagner quelques sous en allant à la journée d'un côté et d'autre, pour faire les semailles d'avoine ou d'orge, fouir les vignes et autres travaux de la saison. N'entendant plus parler du comte de Nansac, je me relâchais un peu de mes précautions, en me rendant au travail ou en en revenant.
Je ne comptais pas qu'il m'eût oublié, et encore moins pardonné, mais, comme il y avait déjà longtemps de notre rencontre, je me disais que s'il avait voulu me donner ou me faire donner quelque mauvais coup par surprise, il en aurait facilement trouvé l'occasion: d'où je concluais qu'il ne voulait pas se venger ainsi. Pourtant Jean me disait toujours, lorsque nous en parlions: