—Si nous le pendons, m'écriai-je, il ne souffrira qu'un court instant, dans deux minutes tout sera fini: nous avons mieux. Vous avez tous vu près de la Vézère, en allant à la dévotion de Fonpeyrine, les ruines du château de Reignac, dans la paroisse de Tursac. Il y avait là, avant la Révolution, un noble si gredin, si mauvais sujet pour les femmes, qu'on l'appelait dans le pays: le bouc de Reignac. Eh bien! ces ruines, c'est mon grand-père qui les a faites avec les gens de Tursac, fatigués des malfaisances de ce misérable. Lorsqu'on lui eut brûlé son château, le bouc de Reignac, déjà perdu de dettes, traîna dans le pays quelque temps et finit par crever de rage et de misère: ainsi se débarrassa-t-on de lui.

«Puisque vous êtes tous d'accord que j'ai le plus à me plaindre de cet homme, laissez-moi en faire justice. La plus grande punition pour lui, pire que la mort, c'est d'être ruiné, de traîner, lui si fier, si orgueilleux, une existence méprisée; ce qui arrivera de force, car, sans le sou, il n'aura plus d'amis, attendu que les autres nobles ne l'aiment ni ne l'estiment non plus que les paysans.

Ici le comte essaya de ricaner.

—Tu le sais bien, Crozat, qu'ils ne te prennent pas pour un des leurs! qu'ils se souviennent de ton grand-père, le porteur d'eau auvergnat!

Et je repris:

—De même que les gens de Tursac ont brûlé Reignac, il nous faut brûler l'Herm. L'abolition totale de ce repaire de bandits achèvera de ruiner ce prétendu seigneur, qui s'en ira mendier de château en château une pitié méprisante qui sera son plus grand châtiment!…

«Croyez-m'en, mes amis! Je suis d'une race où l'on s'y connaît. Du temps de Henri IV, un de mes anciens, chef d'une troupe de croquants, brûlait les châteaux des nobles, tyrans du pauvre paysan, et c'est de celui-là que nous vient ce sobriquet de Croquant! Mon grand-père brûla Reignac, comme je viens de le dire; moi, j'ai commencé, il y a treize ans, en brûlant la forêt de l'Herm et, aujourd'hui, je vais faire flamber le château!

—C'est ça! c'est ça!

—Allons, empilez des fagots partout, dans la cuisine, dans les salles du bas; montez de la cave les barriques d'eau-de-vie, l'huile du bac, et nous allons voir un beau feu de joie!

Tandis que les gens couraient à l'ouvrage, la chambrière sortit du château et vint vers moi.