Et M. Fongrave se rassit au bruit des applaudissements.

Le procureur du roi fut tellement déferré par l'effet de cette plaidoirie, visible sur la physionomie des jurés, qu'il jugea inutile de répliquer. Quant au président, il essaya bien, en faisant son résumé, d'effacer cette impression en faisant ressortir, en grossissant les raisons du procureur et en amoindrissant celles de notre avocat, mais rien n'y fit: après une demi-heure de délibération, le jury revint avec un verdict d'acquittement pour tous les accusés.

A la sortie, toute une foule nous attendait curieusement pour nous voir de plus près, tant les gens des villes sont badaurels. Je crois bien avoir dit ça déjà, mais c'est que l'occasion de le dire se présente souvent. En voyant ces curieux qui se bousculaient disant: «Les voilà! les voilà!» je pensais en moi-même: «Il y en aurait encore bien davantage s'il s'agissait de nous couper le cou!» Mais je n'en dis rien pour ne pas gâter la joie des autres qui avaient eu peur de ne pas revoir leur monde.

Nous allâmes tous gîter dans cette petite auberge de la rue de la Miséricorde où nous avions logé, ma mère et moi, lors du procès de mon père. Il n'y avait pas assez de lits pour tous; mais, en ce temps-là, il était ordinaire en voyage, surtout pour les pauvres gens, de coucher deux ou trois ensemble, ce que nous fîmes. Le lendemain matin, nous allâmes tous en troupe remercier M. Fongrave et lui demander ce que nous lui devions.

—Ah! fit-il, sachant que nous étions bien pauvres, ce n'est rien, mes amis. Je suis assez payé de ma peine par le plaisir de vous avoir aidés à vous tirer d'une méchante affaire: allez-vous-en tranquilles chez vous autres.

Et après qu'il nous eut à tous donné la main, nous le quittâmes après lui avoir renouvelé nos remerciements et l'avoir assuré de notre reconnaissance. Ça n'est pas pour dire, mais il n'avait pas obligé des ingrats, car, tant qu'il a vécu, tous lui ont marqué que nous n'avions pas oublié sa bonté. C'était les uns une paire de poulets ou de chapons, ou une panière de beaux fruits, ou un pot de miel, ou des pigeons; d'autres lui portaient un chevreau, un agneau ou un piot, autrement dit un dindon. Moi, je lui avais fait une rente annuelle d'un lièvre que je lui envoyais par Gibert, l'épicier de Thenon, qui allait tous les ans à la foire des Rois faire ses emplettes; sans compter aussi quelques bécasses quand j'en trouvais l'occasion.

Ayant pris congé de M. Fongrave et dévalé la place du Greffe, nous traversâmes le Pont-Vieux, les Barris, et nous voilà sur la grande route de Lyon, partis pour la Forêt Barade, où nous arrivâmes à soleil entré, tous bien contents de la revoir.

VIII

Le premier moment de contentement de me retrouver libre passé, je tombai dans une noire tristesse en songeant à ma pauvre Lina. Tant que ma tête avait été en jeu, je m'étais laissé un peu distraire de son souvenir par mon propre danger. L'homme est ainsi bâti, et je crois bien que d'autres valant mieux que moi en auraient fait autant. Mais maintenant que j'étais hors d'affaire, ce souvenir me revenait, amer et douloureux, comme le ressentiment d'une ancienne blessure.

Quelquefois, le dimanche, j'allais à Bars, recherchant la Bertrille, pour avoir la consolation de causer de ma défunte bonne amie. Elle s'y prêtait complaisamment, la brave fille, et me parlait d'elle longuement, m'entretenant de tous ces petits secrets que les droles se disent sur leurs amoureux. Quoique d'une manière, ça ravivât ma peine de savoir, par ce que me disait la Bertrille, combien la pauvre Lina m'aimait, je me complaisais tout de même à l'entendre et je ne me lassais point de la questionner là-dessus.