D'autres fois, le cœur gros, je m'en allais au Gour, et là, couché à l'ombre des arbres, je pensais longuement à Lina. Je me remémorais nos innocentes amours dans tous leurs détails, je me ramentevais un coup d'œil, un sourire, un mot aimable. Il me semblait nous voir, nous en allant tous deux dans quelque chemin creux, infréquenté, nous tenant par la main, la tête baissée, sans rien dire, que parfois quelques paroles qui témoignaient de notre amour, et nous faisaient relever la tête pour nous regarder au plus profond des yeux.

Et quand j'avais épuisé les souvenirs heureux, je songeais au martyre que la pauvre drole avait souffert dans sa maison, et la colère me montait. Je me l'imaginais accourant aux Maurezies, pour me demander secours contre sa coquine de mère, et, désespérée en apprenant ma disparition, venir se noyer au Gour. Je voyais la place où l'on avait retrouvé ses sabots, et, dans mon chagrin, je me cachais la figure dans l'herbe et je rugissais comme une bête sauvage.

Maintenant, tout était fini; elle était au fond de l'abîme, couchée dans quelque recoin de ces grottes aux eaux souterraines, et ce corps charmant, perdant toute forme humaine, tombait en décomposition, pour ne laisser sur le sable fin qu'un squelette destiné peut-être, dans des milliers d'années, à fonder le système d'un savant de l'avenir, après quelque cataclysme terrestre.

Oh! sa mère, cette vieille Mathive qui l'avait poussée au désespoir, combien je la haïssais! Heureusement son fameux Guilhem se chargeait de la faire souffrir comme elle avait fait souffrir sa fille. Il n'y avait pas tout à fait trois mois que la pauvre Lina n'était plus que, Géral étant mort depuis un an, ces deux misérables se mariaient. Le goujat l'avait forcée, cette vieille affolée, de lui donner tout son bien par le contrat, et maintenant qu'il était le maître, il le faisait voir, pardieu! De travail, il ne lui en fallait pas; il courait partout les marchés, les foires, les frairies, buvant, jouant aux cartes, ribotant avec des coureuses de balades et rentrant à la maison pour se reposer seulement. Si alors elle voulait se plaindre, il la traitait comme la dernière des traînées, la rudoyait et finissait par la battre. Et après avoir été bien secouée, comme pois en pot, quand venait le soir, et que l'homme avait largement pris son vin à souper, elle, qui hennissait toujours après ce fort mâle, faisait l'aimable, et, par manière de dire, lui aurait embrassé les pieds. Mais il la mettait à la porte à coups de botte: «A la paille! vieille chienne!», et puis tirait le verrou. Oh! le châtiment de cette mauvaise mère était en bon chemin.

Dans la semaine, j'étais nécessairement distrait un peu de ma peine par le travail; mais ce n'était pas sans que, de temps en temps, le souvenir de ma pauvre Lina me revînt soudain comme un coup de couteau. Il me fallait bien gagner quelques sous, car le peu qu'avait le vieux Jean n'aurait pu nous nourrir tous deux. En eût-il eu cent fois plus, d'ailleurs, que je n'aurais pas voulu vivre en fainéant à ses dépens. J'avais donc recommencé ma vie ordinaire, travaillant le bien, faisant des journées par-ci par-là, et vendant quelques lièvres, ou une couple de perdrix le mardi à Thenon. Puis, quand l'hiver fut là, je pris du bois à faire dans une coupe devers Las Motras. C'était l'occupation qui m'allait le mieux, car on était seul. Le matin, je partais, emportant dans mon havresac un morceau de pain noir avec quelque petit fromage de chèvre, dur comme la pierre, un oignon et une chopine de boisson que j'avais fabriquée avec des sorbes. Je cheminais par les sentiers, faisant craquer la glace sous mes sabots dans un pas de mule, ou poudroyer sur moi le givre des grands ajoncs et des hautes fougères, lorsque je traversais les fourrés pour couper au court. Toute la journée seul dans les taillis, je coupais du bois, m'arrêtant des fois, dans un moment de ressouvenance, et, appuyé sur ma hache, je regardais fixement devant moi, les yeux attachés sur la masse des bois sombres, comme si la Lina allait en sortir. Puis, me reprenant, je crachais dans mes mains et je me remettais à cogner.

Mais l'homme est homme. Lorsque la mort de celle qu'il pensait garder toute sa vie à ses côtés et aimer jusqu'à son dernier jour lui a arraché la moitié de son cœur, il croit de bonne foi qu'il ne survivra pas à cette perte. Il lui semble que la disparition de celle-là est un malheur irréparable qui touche, non seulement lui, mais le monde entier. Cependant, à la longue, lorsqu'il voit les choses suivre leur cours ordinaire; qu'après l'hiver le soleil montant au ciel inonde la terre de lumière et de chaleur; que, tout autour de lui, la vie afflue dans le sol fécond; que les oiseaux font leur nid; que les amoureux se recherchent, il subit l'influence des choses qui l'environnent; il se sent revivre avec la nature, et peu à peu la peine s'amortit, le souvenir s'efface, et la chère image, crue impérissable, qui, aux premiers jours, apparaissait nettement comme une pièce toute neuve, s'affaiblit dans la mémoire, et devient moins distincte, comme l'effigie d'un vieil écu usé par le frai.

Ainsi étais-je. Avec le temps, mon chagrin était moins amer, ma peine moins lourde à porter. Au lieu d'une douleur aiguë et pleine de révoltes, je me sentais glisser dans une tristesse résignée. Non pas que j'aie jamais oublié celle qui fut mon premier et mon plus doux amour; mais si son souvenir m'était toujours cher, il n'était plus aussi constamment douloureux.

Depuis l'incendie du château de l'Herm, j'avais grandi beaucoup dans la considération des paysans des environs. Aux marchés de Thenon, aux foires de Rouffignac, partout, je trouvais assez de gens pour me convier à boire une chopine si j'avais voulu. Mais je n'acceptais pas souvent, ce qui peut-être m'a fait quelquefois passer pour fier, en quoi on s'est bien trompé. Je n'avais d'ailleurs aucun sujet de l'être, étant sans doute des moindres de ceux de par là. Mais j'avais d'autres idées, d'autres goûts, et, grâce au curé Bonal, je voyais mieux et plus loin que les pauvres gens qui m'avoisinaient. Lorsque j'acceptais de choquer le verre avec eux, c'est qu'il y avait quelque service à leur rendre. Comme j'étais dans ces cantons le seul paysan sachant lire et écrire, au lieu d'aller trouver le régent de Thenon, ou quelque praticien, ils avaient recours à moi pour faire une lettre au fils parti pour le service, ou dresser un compte de journées, ou régler les affaires d'un métayer à sa sortie. Et quand je passais par les villages, partout on m'invitait à entrer boire un coup. Même il y avait des filles ayant bien de quoi qui me donnaient assez à connaître qu'elles m'auraient voulu pour galant. Il y en avait de celles-là qui étaient de belles droles, fraîches, gentes même, mais ça n'était plus ma pauvre Lina.

Mais ce qui me faisait le mieux venir des gens, c'était d'avoir pris leur défense, de les avoir débarrassés du comte et d'avoir aboli ce repaire de chenapans. Maintenant ils étaient tranquilles, ne craignaient plus de voir fouler leurs blés sous les pieds des chevaux, ou manger leurs raisins mûrs par les chiens courants. Ils s'en allaient par les chemins, sûrs désormais de ne pas être cinglés d'un coup de fouet pour ne s'être pas assez tôt garés, et ils allaient aux foires et dans les terres, certains qu'en leur absence leurs femmes, ou leurs filles ne seraient pas houspillées par une jeunesse insolente.

Car, depuis l'incendie du château, le comte était parti, et aussi tous les siens. Lui, on ne savait trop où il était passé. La plus âgée de ses filles avait suivi, comme gouvernante, le chapelain dom Enjalbert, qui avait été nommé curé du côté de Carlux; la seconde était placée comme demoiselle de compagnie dans une grande famille où elle ne tarda pas à mettre le désordre; la troisième, la plus délurée de toutes, avait été rejoindre à Paris sa sœur aînée qui depuis longtemps avait mal tourné. Quant à la plus jeune, à celle que j'avais emportée hors du château lors de l'incendie, elle s'était établie pas bien loin de l'Herm dans un petit domaine qui était un bien dotal de sa défunte mère, et que, pour cette raison, les créanciers n'avaient pu faire vendre comme le reste de la terre. Elle vivait là, chez la métayère, qui était sa mère nourrice, couchant dans une chambrette sur un mauvais lit, mangeant comme les autres de la soupe de pain noir, des châtaignes et des milliassous; dans la journée elle courait les bois, son fusil sous le bras, en compagnie de sa chienne. Avec ses allures de pouliche échappée, de toute la famille c'était la seule qui valût quelque chose. Elle était bien fière aussi, comme les autres; mais tandis que ses sœurs plaçaient mal leur fierté, en continuant de mener une existence de dissipation, même aux dépens de leur liberté ou de leur honneur, elle préférait une existence dure et paysanne à leur vie de sujétion ou de désordres. Les autres étaient tellement têtes fêlées qu'elles n'avaient pas compris ça; aussi, lorsque la Galiote leur avait annoncé son intention, les moqueries ne lui avaient pas manqué: