—Et alors, te voici devenue une vraie Jeanneton?

—Il ne te manque qu'une quenouille!

—Et tu te marieras avec Jacquou!

«Tu te marieras avec Jacquou!…» Cette moquerie dérisoire, qui me fut rapportée en riant fort par la sœur de lait de la Galiote, ramena ma pensée sur elle. Je me rappelai l'émotion que j'avais ressentie en l'emportant hors du château, et je restai tout songeur. Certainement, je crois bien que tout garçon de mon âge, vigoureux et sain comme moi, eût été troublé comme je l'avais été en sentant se mouvoir et se tordre dans mes bras ce beau corps de fille. Je ne m'étonnais donc pas de ça. Mais comment se faisait-il que le seul souvenir de ce moment-là pût m'émouvoir encore, moi qui n'avais jamais songé à autre femme qu'à Lina? Tout le jour je m'efforçai de chasser cette scène de ma mémoire, en me complaisant dans la remémorance de mes chères amours défuntes; mais j'avais beau faire, de temps en temps elle me revenait à l'esprit, tenace comme une ronce où on est empêtré.

«Que le diable emporte cette Francette de m'avoir conté telle sottise!» pensai-je plusieurs fois.

Et de ce jour en avant, il me fut impossible de me débarrasser entièrement de la pensée troublante de cette scène, que quelque diable semblait raviver en moi à mon grand dépit.

Tandis que j'étais dans cet état d'esprit mal content de moi-même, en raison de ce que je regardais comme une trahison envers la mémoire de mes parents et comme un affront à celle de ma pauvre Lina, le vieux Jean vint à mourir après quatre jours de maladie, et je me trouvai seul. Son neveu, qui était charbonnier comme lui, vint demeurer dans la maison avec sa femme et ses cinq droles, tout heureux de cette aubaine. Ça n'était pas un mauvais homme, mais il était si pauvre que ce petit héritage lui semblait le Pérou: aussi lui et les siens furent d'abord consolés de la mort de l'oncle Jean.

C'est, à mon avis, un des grands inconvénients de l'extrême pauvreté que d'étouffer ainsi les sentiments naturels entre parents. Celui qui, sans être riche, n'est pas pressé par le besoin, peut sans trop de peine faire passer l'affection pour la parentelle avant l'avantage d'hériter. Mais les pauvres diables qui, comme ce neveu de Jean, se galèrent toute l'année et peuvent à peine entretenir le pain à leurs petits droles, il est malaisé que le plaisir de les voir un peu sortir de la misère ne leur fasse pas oublier la mort des parents.

C'est une des choses qu'on reproche le plus à nous autres paysans; mais on voit tous les jours ces messieurs qui ne manquent de rien en faire tout autant, en quoi ils sont beaucoup moins excusables.

Pour moi, je regrettai bien le vieux Jean qui avait été bon à mon égard et j'aidai à le porter au cimetière; puis après, je me disposai à déloger.