En rassemblant mes quelques hardes, je trouvai le petit poignard de la Galiote, et ça me remémora les choses que j'avais un peu oubliées tandis que Jean était malade. Je fus au moment de le jeter au diable, mais tout de même je le mis au fond de mon havresac.
Mon paquet ne fut pas long à faire. J'avais deux chemises, dont l'une sur la peau, un pantalon, une mauvaise veste, une blouse, une casquette de peau de renard, une paire de souliers et des sabots. Avec ça, un petit livre d'un esclave de l'ancienne Rome que m'avait baillé le défunt curé Bonal, une hache et mon fusil qu'on avait retrouvé dans une cabane, caché sous de la feuille: voilà tout mon bien. Du temps de Lina, j'étais curieux de me mieux habiller pour lui faire honneur; mais maintenant il ne m'importait guère.
Mon petit paquet fait, je sifflai mon chien et je m'en fus, laissant la clef à une voisine pour la remettre au neveu de Jean qui avait été quérir son peu de mobilier.
J'étais parti délibérément, mais quand je fus à quelque distance, je m'arrêtai, pensant en moi-même où je pourrais aller. Comme je l'ai dit, il y avait bien des gens qui me faisaient bonne figure, et j'aurais pu sans point de doute trouver à me placer. Mais quoique la condition de domestique de terre, chez des paysans, travaillant et mangeant avec eux, n'ait rien de bien pénible, j'aimais trop ma liberté pour me louer. Peut-être qu'en me plaçant ainsi, j'aurais pu me marier sans servir sept ans comme Jacob. Il y avait aux Bessèdes une fille accorte qui me regardait d'un bon œil. La mère, veuve, avait besoin d'un gendre pour faire valoir le domaine, et, comme j'y avais travaillé quelque temps à la journée, elles m'avaient donné à comprendre toutes deux que je leur convenais pour mari et pour gendre. Mais, moi, je n'avais envie ni de la fille ni du bien, encore que le tout en valût la peine; aussi je recevais fraîchement les paroles amiteuses de la fille, et les avances de la mère.
Mais à cette heure il ne s'agissait plus de ça; où aller? En cherchant bien, je vins à songer à une vieille masure sise entre Las Saurias et le Cros-de-Mortier, et qui avait autrefois servi d'abri passager aux gardes-bois des seigneurs, mais qui était abandonnée depuis quelques années. Le dernier hôte était un brigand qui s'y était établi et qui y avait habité quelque temps, jusqu'au moment où il avait été pris et envoyé aux galères pour le restant de ses jours. Cette baraque, appelée «aux Ages», et les bois autour appartenaient à un propriétaire de Bonneval que j'allai trouver sur-le-champ. Comme c'était un bon homme, nous fûmes tout de suite d'accord. Il fut convenu que je me logerais là, sans payer de loyer, moyennant que, tous les ans, à la fête patronale de Fossemagne, qui tombe le 21 octobre, je lui porterais un lièvre et deux perdrix de redevance; la chose convenue, je m'en fus droit à la susdite baraque.
Pour dire la vérité, celle de Jean était une maison cossue à côté de celle-ci, et je me pris à rire en répétant un dicton du chevalier:
Voilà une belle maison, s'il y avait des pots à moineaux!
Il n'y avait que les quatre murs avec la tuilée en mauvais état. Le foyer était construit grossièrement de pierres frustes; pour toute ouverture il y avait une porte basse qui fermait au loquet; pour plancher, c'était la terre nue où l'herbe avait poussé par l'inhabitation. Le premier jour, je couchai sur de la fougère que j'amassai dans un coin; mais le lendemain, m'étant procuré des planches et des piquets, je fis une manière de lit comme une grande caisse, et je dressai une table dans le même genre. Deux tronces équarries, de chaque côté de l'âtre, me servirent de banc, et me voilà dans mes meubles, comme on dit. Après ça, il me fallut acheter une marmite, une seille de bois, une soupière et une cuiller.—Heureusement au moment de la mort de Jean, j'avais recouvré quelques sous qui me servirent bien.—L'endroit était fort sauvage, mais point déplaisant, du moins pour moi, car je crois qu'un monsieur de Périgueux ne s'y serait pas habitué aisément. Autour de la maison il y avait cinq ou six gros châtaigniers qui donnaient de l'ombre et sous lesquels venait une petite herbe courte et drue comme du velours, parmi laquelle poussaient par places des fougères et des touffes de cette fleur appelée bouton d'or, ou en patois: paoutoloubo, parce que les feuilles ressemblent à l'empreinte d'une patte de louve. Attenant la maison, il y avait un petit jardin aux murailles écrasées, plein d'herbes folles, de ronces, de buissons, d'églantiers, qui avaient étouffé un prunier sur lequel grimpait une clématite des haies, autrement appelée: «herbe aux gueux», parce que ces coureurs qui braillent piteusement les jours de foire à l'entrée des bourgs se servent des feuilles, ou du jus, pour se fabriquer ces plaies artificielles qu'ils étalent sous les yeux des passants.
Au-delà des châtaigniers, à quarante pas, c'étaient des bois taillis épais et vigoureux qui entouraient de tous côtés la maison, à laquelle on arrivait par un petit chemin perdu déjà, mangé par la bruyère, et qui s'arrêtait là. Une fontaine, dans le genre de celle de la tuilière, était à trois cents pas de là, au fond d'une petite combe pleine de joncs; l'eau n'en était pas bien bonne, mais il fallait s'en contenter. Les bonnes fontaines sont rares sur certains hauts plateaux du Périgord: aussi les belles sources abondantes, de tout temps depuis les druides, ont été l'objet d'une grande vénération dans nos pays. Il y en a beaucoup où, dans les premiers jours de l'automne, on se rend de loin, comme en pèlerinage, pour en boire les eaux salutaires. A quelques-unes, les femmes viennent déposer un œuf sur la pierre, pour porter bonheur à la couvée; dans d'autres, les filles jettent une épingle pour trouver un mari; et, comme toutes veulent se marier, il y en a où l'on voit au fond de l'eau des milliers d'épingles. Dans certains cantons où il n'y a pas de fontaines, les puits sont révérés comme elles, et la fille de la maison, le jour de la Noël, laisse tomber un morceau de pain dedans pour que l'eau ne tarisse pas.
Ce qui me plaisait dans cette maison des Ages, c'est qu'elle était toute seule au milieu de la forêt, assez loin des villages, et qu'il n'y avait pas de danger d'avoir de dispute avec les voisins. Cet endroit désert allait bien avec mes idées tristes, et la vie solitaire qu'on y menait de force s'accordait bien avec mes goûts. Et puis j'aimais ma forêt, malgré sa mauvaise renommée. J'aimais ces immenses massifs de bois qui suivaient les mouvements du terrain, recouvrant le pays d'un manteau vert en été, et à l'automne se colorant de teintes variées selon les espèces: jaunes, vert pâle, rousses, feuille-morte, sur lesquelles piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait le vert sombre de quelques bouquets de pins épars. J'aimais aussi ces combes herbeuses fouillées par le groin des sangliers; ces plateaux pierreux, parsemés de bruyères roses, de genêts et d'ajoncs aux fleurs d'or; ces vastes étendues de hautes brandes où se flâtraient les bêtes chassées; ces petites clairières sur une butte, où, dans le sol ingrat, foisonnaient la lavande, le thym, l'immortelle, le serpolet, la marjolaine, dont le parfum me montait aux narines, lorsque j'y passais mon fusil sur l'épaule, un peu mal accoutré sans doute, mais libre et fier comme un sauvage que j'étais.