Comme j'étais dans ces pensées, agité, incertain des vrais sentiments de la Galiote, mon chien, qui était couché en rond à mes pieds, leva la tête et grogna sourdement. Je me couchai l'oreille à terre, et j'ouïs des pas d'homme venant vers moi. Aussitôt, prenant mon chien par la peau du cou, je l'entraînai derrière le gros chêne où je me cachai, mon fusil à la main, appuyé contre l'arbre. Quelque dix minutes après, trois hommes arrivaient en haut du tertre. Ils étaient habillés de vestes brunes et coiffés de grands chapeaux rabattus; leur mouchoir noué au-dessous des yeux les masquait, et ils avaient chacun en main un gros bâton, de ceux que nous appelons en patois des billous. Je les regardai passer, tenant la gueule de mon chien avec la main, de crainte qu'il ne jappât, mais il faisait très noir et, accoutrés comme ils étaient, je ne les connus pas. Par exemple, il n'était pas malaisé de voir que c'étaient des brigands qui revenaient de faire quelque mauvais coup ou y allaient; de ceux-là qui tueraient un mercier pour un peigne.
Je restai là une heure encore, puis je revins vers les Ages, pensant toujours à la Galiote, marchant doucement, comme celui qui n'est pas pressé de se coucher, parce qu'il sait qu'il ne dormira pas. J'étais à une portée de fusil de la maison, lorsque tout à coup, bien loin, dans la direction de la cafourche déserte de la route de Bordeaux à Brives et du grand chemin d'Angoulême à Sarlat, j'ouïs s'élever dans la nuit un grand cri d'appel: «Au secours!» étouffé soudain comme si l'homme avait été brusquement pris à la gorge ou assommé d'un seul coup. Les cheveux m'en levèrent sur la tête: «C'est quelque malheureux qu'on assassine», me dis-je, et aussitôt je me mis à courir de ce côté. Arrivé à la cafourche, tout essoufflé, suant, je ne vis rien. Je suivis la route jusqu'à la croix de l'Orme, criant: «Hô! hô!» pour avertir, s'il n'était pas trop tard, puis je remontai à l'opposé vers le Jarripigier, criant toujours de temps en temps, mais je ne vis ni n'entendis rien, de manière qu'après avoir cherché, viré pendant trois quarts d'heure environ, je m'en retournai aux Ages, où je me jetai sur la fougère pour essayer de dormir. Mais ce cri terrible, angoissé, joint à ce que j'avais l'esprit troublé par la passion, m'empêcha de fermer l'œil. «Peut-être, me disais-je, est-ce quelque pauvre diable allant à une foire des environs que ces scélérats auront assommé et jeté ensuite dans le Gour.»
En ce temps-là, il y avait beaucoup de crimes impunis. Des marchands venus de loin, des porte-balle courant les foires avec leur argent dans une ceinture de cuir, disparaissaient sans qu'on y prît garde. Ce n'est que longtemps après, ne les voyant pas revenir, qu'on s'en inquiétait dans leur pays. De savoir alors au juste où, comment et à quelle époque ils avaient disparu, et surtout quels étaient les assassins, les parents au loin en étaient bien empêchés: autant chercher une aiguille dans un grenier à foin. C'était d'autant plus difficile que les brigands les faisaient disparaître pour toujours dans des endroits comme l'abîme du Gour, ou encore le trou de Pomeissac près du Bugue, où tant de personnes ont été jetées, après avoir été assassinées sur le grand chemin voisin, qu'on a été obligé de le faire boucher…
Mais laissons ces brigandages. Je restai quelque temps tout imbécile, tirassé entre une grande envie de revoir la Galiote, et ma conscience qui me le défendait. J'étais ennuyé et fatigué de ça et je me disais quelquefois qu'autant vaudrait pour moi être au fond d'un de ces abîmes d'où l'on ne remonte pas. «Ah! me disais-je, si j'étais couché pour toujours à côté des os de ma Lina, tout serait fini! Que puis-je attendre de l'existence, sinon la misère et le crève-cœur de mes regrets?» Car j'avais beau être entraîné vers cette fille du diable, l'appéter comme un fou, je n'en gardais pas moins le souvenir très pur et très cher de mes premières amours, que la force de ma passion présente pouvait bien obscurcir dans des moments de folie, mais non pas effacer.
Heureusement, ces heures de découragement étaient rares; j'en avais honte ensuite en me rappelant les leçons du curé Bonal, qui disait coutumièrement que l'homme devait porter sa peine en homme, et que la force était la moitié de la vertu.
Je ne cherchais pas à revoir celle qui m'avait comme ensorcelé, mais tout de même je la rencontrais parfois. Avec un peu de vanité, j'aurais pu croire que ces rencontres ne lui déplaisaient pas. Nous nous disions quelques paroles en passant, et des fois elle s'arrêtait pour parler plus longuement.
Je lui enseignais un lièvre gîté ou une compagnie de perdreaux, et ça lui faisait plaisir. Elle était bien revenue de ses méprisantes façons d'autrefois, et voyant qu'au demeurant je n'étais ni bête, ni tout à fait ignorant, elle commençait à soupçonner qu'un paysan pouvait être un homme. Pour être vrai, je crois que ma personne lui agréait. Comme je l'ai dit déjà, j'étais, en ce temps de ma jeunesse, grand, bien fait; j'avais les épaules larges, les yeux noirs, le cou robuste, les cheveux touffus, et une courte barbe noire frisée ombrait mes joues brunes, car d'aller donner deux sous au perruquier de Thenon toutes les semaines pour me faire raser, je n'en avais pas le moyen.
Quand nous étions ainsi arrêtés quelques minutes, je connaissais que cette fille, farouche aux hommes jusqu'ici, commençait à penser à l'amour. Le sang de sa race parlait dans ses yeux, lorsqu'elle me dévisageait hardiment et me toisait des pieds à la tête, sans point de gêne, comme elle aurait admiré un beau cheval. Je comprenais bien ça, et j'en étais quelque peu mortifié; mais, comme, de mon côté, c'était la belle et crâne fille qui me tenait, je ne faisais pas trop de compte de ses manières.
Dans ces moments, en la regardant, il me prenait des envies sauvages de me jeter sur elle, et de l'emporter au fond des taillis épais comme fait un loup d'une brebis. Elle le voyait bien à mes yeux qui luisaient, à ma voix qui s'étranglait, à tout mon être qui frémissait; mais elle ne s'en émouvait pas autrement. Si la chose était arrivée, je ne sais pas trop comment ça se serait arrangé, car elle n'était pas de celles qui par faiblesse, ou par bonté de cœur, se laissent aller à celui qu'elles aiment. C'était une de ces rudes femelles qui se défendent des ongles et des dents, rétives à la maîtrise de l'homme encore qu'elles le désirent, et, jusque-là, veulent encore commander.
L'hiver se passa ainsi, dans ces tirassements entre la passion qui me tenait et ma volonté qui reprenait le dessus lorsque j'étais hors de la présence de la Galiote. Pendant la mauvaise saison, je n'avais pas d'ouvrage aux champs, mais seulement quelque peu de bois à couper, de manière qu'il me fallait, pour vivre, chasser et piéger. Autour de la forêt, dans les friches pierreuses, semées de genévriers, je tendais des trappelles pour les grives, et, dans les haies de ronces, de cornouillers et d'églantiers, des engins à prendre les merles. Dans les vignes entourées de murailles, où il y a force clapiers, je posais des setons pour les lapins. Je prenais des renards, puis des fouines et autres bêtes puantes dans les vieilles masures abandonnées, et des fois, au clair de lune, dans les cantons où il y avait des terriers de blaireaux, j'allais à l'affût, et j'attendais l'animal qui venait se dresser contre un pied de blé d'Espagne oublié au coin d'une terre, croyant y trouver l'épi. Lorsqu'il faisait trop mauvais temps, je me tenais à la maison, façonnant des pièges à taupes, des cages en bois, des manches de fouet avec des tiges de houx, des paniers, des fléaux et autres petites gazineries. Par tous ces moyens je ne manquais pas de pain, mais au reste, je mangeais plus de frottes et d'oignons que de poulets rôtis. Quoique restant souvent plusieurs jours sans parler à âme qui vive, je ne m'ennuyais point, ayant été accoutumé de bonne heure à être seul, et de nature n'aimant guère la compagnie. Et puis dans l'imbécillité d'esprit où j'étais pour lors, ayant la tête pleine de la Galiote, j'avais de quoi m'occuper. Quelquefois je jetais les yeux sur la cosse de bois où elle s'était assise et je croyais la voir encore allongeant vers le feu ses petits pieds et ses mains roses, où transparaissait le sang. D'autres fois, je levais la tête et je regardais vers la porte qui, me semblait-il, allait s'ouvrir pour la laisser entrer. Le poignard que je lui avais enlevé était fiché dans une planche au chevet de ma couche, et quelquefois je le maniais, essayant la pointe sur un de mes doigts, et le bleu sombre de la lame d'acier me rappelait la couleur de ses yeux.