—Je vais vous mettre dans votre chemin: vous vous perdriez dans ces bois.

Et je sortis après elle.

Nous cheminions en silence, moi pensant à cette belle créature, non plus avec les ardentes convoitises de tout à l'heure, mais avec la résolution virile de me souvenir qu'il y avait entre nous des choses inoubliables; elle, songeant à je ne sais quoi. Après une demi-heure de marche, ayant trouvé la grande voie mal famée d'Angoulême à Sarlat, nous la suivîmes un moment, jusqu'au droit du village du Puy, après quoi, entrant dans les taillis, nous traversâmes la forêt de l'Herm. Nous passions par des sentiers étroits, à peine frayés souvent, tout à fait perdus quelquefois. Je marchais devant la Galiote, écartant une branche d'églantier, l'avertissant de la rencontre d'une flaque d'eau; et lorsqu'une cépée courbée par l'orage barrait le chemin, je la relevais pour la laisser passer. Au bout de trois quarts d'heure, le sentier débouchait du bois dans une lande d'où l'on voyait les vitres de la métairie où elle habitait, luire faiblement dans la nuit.

—Vous voici rendue, à cette heure.

—Merci, Jacques, me dit-elle d'une voix claire, en me regardant fixement; merci.

Je la contemplai un instant, l'enveloppant tout entière d'un regard ardent, et je fus au moment de lui répondre: «Je voudrais vous avoir sauvé la vie!», mais je me retins:

—Adieu, mademoiselle!

Et, tandis qu'elle s'éloignait, je rentrai dans le bois.

Pour m'en retourner, je m'en fus passer au Jarry de las Fadas, et, quand je fus en haut du tuquet, je m'assis au pied de l'arbre. La lune se levait rouge, sanglante, sur l'horizon, et montait lentement, sinistre dans le ciel noir. Je la regardai longtemps, fixement, en songeant à la Galiote, en me faisant des reproches de n'avoir pas été plus ferme. J'avais des remords d'avoir fait taire en sa présence la haine que j'avais pour elle et les siens. C'était bien malgré moi, car sa vue inattendue m'avait troublé au point de me faire tout oublier un moment. Puis, je me cherchais des excuses: que pouvais-je faire autre que ce que j'avais fait? Devais-je la repousser hors de ma cabane, avec ce temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit? Non, ça ne se pouvait pas. Et, un peu tranquillisé par ces raisons, je me repaissais de son image que je croyais avoir encore devant mes paupières.

Certes, son dernier regard, en me quittant, n'était plus ce regard méchant, transperçant comme une épée, qu'elle m'avait jeté dans la cour du château, la nuit de l'incendie. La haine méprisante qui débordait alors de tout son être avait disparu. Je comprenais bien que ma manière d'être avec elle, ce soir, avait dû amener ce changement; mais il me semblait, en me rappelant ses paroles, son attitude, l'expression de sa physionomie, qu'il y avait quelque chose de plus que de la reconnaissance pour un service rendu. Dans ma folie, je me disais: «Cette fille fière et rebelle à l'amour, que les mauvais exemples de ses sœurs et les galanteries des jeunes fous qui fréquentaient à l'Herm n'ont pu gâter, a-t-elle été touchée par la passion ardente qui flambait visiblement en moi, encore que je m'efforçasse de la cacher?» Certes, en laissant de côté ma misérable situation, je pouvais n'en être pas trop étonné. A cette époque, j'étais un robuste et beau mâle, bien fait pour tourner la tête d'une de ces grandes dames dont j'avais ouï parler, qui prennent leurs amants dans une condition inférieure pour les mieux dominer. Mais, malgré la passion qui me poussait vers la Galiote, je me révoltais à la pensée de jouer ce rôle d'amant méprisé. A son orgueil de fille noble, j'opposais ma fierté d'homme, et, malgré la fougue de son impérieuse nature, je me sentais assez d'énergie pour la dompter et lui imposer la suprématie virile.