—Alors, vous demeurez ici? dit-elle pour ne pas affecter de se taire.
—Eh! oui, et vous voyez qu'il n'y a rien de trop: je couche dans mon fourreau, comme l'épée du roi.
Elle hocha la tête, comme pour approuver.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendait, de quelque trou dans la tuilée, des gouttes de pluie tomber avec un bruit mat sur la terre battue, régulièrement, comme un balancier de pendule marquant les secondes. Du coin du feu où j'étais, je la regardais sans qu'elle me vît, admirant les frisons d'or qui se tordaient sur son cou et sa mignonne oreille rose, sans aucun pendant. Mais, se sentant sèche dans le dos, elle se tourna face au foyer, allongea vers le feu ses petits souliers ferrés, et tendit à la flamme ses mains humides, avec un léger frémissement de plaisir.
Alors je m'efforçai de la regarder sans en faire le semblant. Elle soulevait légèrement sa blouse qui collait sur sa poitrine et ses bras, et regardait ses guêtres qui fumaient. Ah! la belle créature, et quel charme sain et robuste se dégageait de ce jeune corps superbe que ne gâtaient pas les affiquets féminins! Des idées folles me passaient par la tête, en la voyant là, tout près de moi, à ma merci, pour ainsi dire. De son chapeau, que je tenais, montait la bonne odeur de sa chair: j'étais comme ivre, et je sentais ma raison s'en aller.
Alors je fis un effort sur moi-même, et je sortis pour échapper à la tentation, la laissant seule finir de se sécher à son aise. L'orage était passé; on n'entendait plus que quelques lointains roulements du tonnerre. Une bonne fraîcheur avait succédé à la chaleur étouffante de tout à l'heure. Autour de la maison, les feuilles luisantes des grands châtaigniers laissaient choir des gouttes qui faisaient trembler les fougères venues à l'ombre. Je m'éloignai un peu, marchant à pas lents dans le mauvais chemin semé de flaques d'eau. Dans les bois, tout semblait rajeuni; l'herbe était plus verte, les fleurs des genêts plus jaunes, celles des bruyères plus roses, cependant que les scabieuses sauvages, chargées d'eau, inclinaient leurs têtes sur leurs tiges grêles, et que les houx nains faisaient briller leurs feuilles rigides. Le soleil tombait derrière l'horizon, envoyant à travers les bois ces derniers rais qui faisaient briller les gouttelettes tremblotantes aux épillets de la folle avoine. Une senteur rustique et fraîche venait de la terre abreuvée où foisonnaient les plantes sauvages: thym, sauge, marjolaine, serpolet, et l'herbe jaune de Saint-Roch à la subtile odeur. Je me promenai un moment, la tête nue, aspirant avec avidité l'air pur et frais, et roulant dans ma tête des pensées contradictoires comme les sentiments qui m'agitaient. L'Ave Maria sonnait au clocher de Fossemagne, et les vibrations sonores s'épandaient dans le crépuscule avec une mélancolique harmonie. Peu à peu je sentais descendre sur moi les impressions apaisantes de la chute du jour, et bientôt la fraîcheur qui m'enveloppait acheva de me calmer, et je revins à la maison.
Devant le foyer, qui brillait seul au fond de la masure, la Galiote était debout.
—Il est tard? demanda-t-elle.
—La nuit vient, lui répondis-je.
—Alors, je vais partir, fit-elle en prenant son fusil.