J'en causai donc à notre Bertrille, qui fut bien de mon avis.

Là-dessus, ayant ouï dire que le neveu de Jean cherchait quelqu'un pour l'aider, j'allai le trouver et nous fîmes nos conventions: me voilà devenu charbonnier.

Lorsqu'on a la raison et qu'on a bonne envie d'apprendre quelque chose, ça va vite: aussi mon apprentissage ne fut pas long. Il faut dire aussi que l'état n'est pas de ceux pour lesquels il faut une grande habileté de main: c'est surtout l'expérience qui fait le bon charbonnier, jointe à un savoir-faire qu'on attrape assez facilement avec un peu d'idée.

Au reste, il ne faut pas croire que l'état soit aussi désagréable qu'il est noir; il ne faut pas se fier aux apparences. Ainsi beaucoup, sans doute, préféreraient le métier de boulanger comme plus propre que celui de charbonnier; quelle différence pourtant! Être enfermé dans un fournil où il fait une chaleur d'enfer, suer et geindre toute la nuit, courbé sur la maie; se griller la figure pour enfourner, et aller se coucher quand les autres se lèvent, en voilà-t-il pas un beau métier! Parlez-moi d'être charbonnier.


Pour moi, cet état me convenait bien, parce qu'on est seul dans les bois, et qu'on vit là tranquille, sans avoir affaire que rarement aux gens. Il y en a qui ont besoin de la société des autres, qui veulent se mêler à la foule, à qui il faut des voisinages, des nouvelles, des échanges de platusseries ou plats propos; moi pas, et il me paraît que c'est un malheur que de ne pas savoir vivre seul. Les hommes rassemblés valent moins qu'isolés. Il en est du moral comme du physique, les grandes réunions humaines sont malsaines pour l'esprit et le cœur, comme pour le corps. Les citadins ont beau se jacter de tel avantage, de ceci, de cela et du reste, les pauvres gens n'en crachent pas plus loin que nous. Aussi, quand j'ois vanter l'habitation des villes, il me semble qu'on me dévide les tripes sur un dévidoir en bois d'érable, arbre que nous appelons azéraü.

Or donc, pour en revenir, rien n'était plus plaisant pour moi que ce travail en plein air, sous le soleil, et la surveillance des fourneaux à la clarté des étoiles. Ça n'est pas un travail qui empêche de penser; au contraire, on en a tout le loisir, et les sujets ne manquent pas. Que de fois, la nuit, levant la tête et voyant briller sur le bleu sombre du ciel ces millions de soleils perdus dans des profondeurs immesurables, je me suis pris à rêver. Et que de fois j'ai admiré ces astres qui se meuvent dans l'infini, et, exacts comme une horloge bien réglée, viennent passer à tel point de l'espace où ils doivent passer! A force de les observer, j'ai fini par connaître l'heure à leur position, aussi bien qu'avec une montre. Je ne sais rien de plus beau que de voir l'étoile du soir monter lentement sur l'horizon. Bien souvent, seul, au milieu des bois, j'ai suivi son ascension superbe dans le firmament, en me disant que, peut-être, sur cet astre quelque charbonnier surveillant ses fourneaux dans une Forêt Barade quelconque contemplait la Terre, comme moi, terrien, sa planète.

On me dira peut-être: «Tout ça, c'est très joli avec le beau temps; mais quand il pleuvait?…»

Eh bien! quand il pleuvait, je me mettais à l'abri dans ma cabane; et puis j'avais une bonne peau de bique qui me gardait de la pluie. Un peu d'eau, ce n'est pas une affaire, et de temps en temps, je ne la déteste pas.

Reprenons. J'aimais aussi à observer ce qui se passait autour de moi, à connaître les mœurs et habitudes des bêtes et des oiseaux. J'épiais le hérisson chassant les serpents; l'écureuil à la recherche de la faîne, le renard glapissant sur une voie de lièvre; la belette et la fouine surprenant les couveuses dans le nid; les loups rôdeurs sortant de leur fort à l'heure où se lèvent les étoiles, et rentrant le matin après avoir mangé quelque chien resté dehors autour d'un village. Il m'est arrivé de passer de longs moments à épier le manège de quelque animal qui ne me voyait pas.