Une autre fois, nous en allant ensemble à la foire du 25 janvier à Rouffignac acheter un petit cochon,—parlant par respect,—je lui fis voir la tuilière où j'avais passé de si terribles moments, lors de la mort de ma mère. Mais depuis ce temps, il y avait des années, la charpente et la tuilée s'étaient effondrées, entraînant les murs de torchis, en sorte que la maison n'était plus qu'un amas de décombres, un pêle-mêle de terre, de pierres, de débris de tuiles, recouvert de ronces et d'herbes folles, d'où sortaient des bois pourris à moitié, comme les ossements de quelque animal géant enseveli sous ces ruines.

Et là, je lui dis les horribles angoisses que j'avais éprouvées, moi tout jeunet, en voyant ma mère affolée mourir dans les affres de la désespérance.

—Pauvre! fit-elle, tu n'as pas été trop heureux dans tes premiers ans.

—Non, mais maintenant, s'il plaît à Dieu, les mauvais jours sont passés, sauf les accidents vimaires.

Elle ne dit rien et nous continuâmes notre chemin.

Lors de ma dernière allée à Fanlac avec ma femme, j'avais bien recommandé au vieux Cariol de me faire savoir s'il arrivait quelque chose au chevalier. Cela m'avait causé, comme je l'ai dit déjà, beaucoup de regret, et même une véritable peine, de n'avoir pas été à l'enterrement de la bonne demoiselle Hermine. Il me semblait, quoique ce ne fût pas de ma faute, que j'avais manqué à mon devoir, et je ne voulais pas récidiver. Un matin donc, un drolar arriva aux Ages de la part de Cariol, nous porter la nouvelle que le chevalier était mort. En ce temps-là, nous avions déjà plusieurs enfants, de manière que, l'aîné étant déjà grandet, ma femme l'envoya me prévenir du côté de Fagnac où j'étais. Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m'en vins vite à la maison où, ayant pris mes meilleurs habillements, je partis pour Fanlac, où je fus rendu tout juste pour l'enterrement.

Ce que c'est que d'être un brave homme! Toute la paroisse était là: vieux, jeunes, hommes, femmes, petits droles, et, avec ça, beaucoup de nobles et de messieurs de Montignac et des environs. Tous les hommes voulurent aider à le porter au cimetière ou du moins toucher son cercueil. Le curé n'était plus celui qui avait remplacé Bonal: les gens le détestaient tellement qu'il avait été obligé de partir, comme je l'ai dit. Son successeur, qu'on avait envoyé deux ans après, fit un beau prêche sur la tombe du chevalier, et le loua comme il le méritait. Lorsqu'il annonça que, par testament, le défunt avait donné tout son avoir aux pauvres de la paroisse, ce fut un long murmure de bénédictions de tous, et les bonnes femmes s'essuyèrent les yeux. Malheureusement, ce n'était pas le diable, ce qu'il donnait, le brave homme, car il ne lui restait guère vaillant et bien liquide qu'environ vingt-cinq ou vingt-six mille francs, à ce qu'il paraît, le bien étant fortement hypothéqué. Ce n'est point par dissipation ou désordre que le chevalier et sa sœur avaient mangé leur avoir, c'était par bonté. Lui, n'avait jamais su refuser cent écus en prêt, à un homme dans le besoin; et, confiant comme un enfant, il avait souvent mal placé son argent, ou négligé de prendre les précautions nécessaires. De même pour les pauvres; le frère et la sœur avaient toujours donné sans compter: aussi mangeaient-ils leur bien, petit à petit, et depuis des années vivaient plus sur le fonds que sur le revenu. Du reste, même pour ceux qui y regardent de près, il est forcé que les fortunes se fondent, si quelque source, industrie, mariage ou héritage ne les renouvelle pas. Un petit noble campagnard comme le chevalier, qui au commencement de ce siècle était riche avec deux mille écus de revenu, se trouvait gêné trente ans plus tard, et serait pauvre aujourd'hui. Si avec ça il survient quelques mauvaises années, ou de grosses réparations à faire, il faut emprunter; les dettes font la boule de neige, et c'est la ruine totale.

Quelque temps après l'enterrement du chevalier, je revenais des Ages, et m'en allais voir une coupe du côté de La Bossenie, lorsque sur le sentier, à une centaine de pas, je vis venir vers moi une vieille en guenilles, toute courbée, avec un bâton à la main et un bissac sur l'échine. A mesure qu'elle approchait, je me disais: «Qui diable est cette vieille?» Et tout d'un coup, quoiqu'elle fût fort changée, maigre comme un pic, à son nez pointu, à ses yeux rouges, je reconnus la Mathive, et ma haine pour cette coquine de femme se réveilla soudain. En me joignant, elle releva un peu la tête, et, m'ayant reconnu aussi, s'arrêta.

—O Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse!

—Tant mieux! tu ne le seras jamais assez à mon gré!