—Guilhem m'a tout mangé,—continua-t-elle en s'essuyant les yeux,—et maintenant je cherche mon pain…

—Vieille gueuse! depuis la mort de la pauvre Lina, j'ai toujours souhaité te voir crever dans un fossé, le bissac sur l'échine! Tu es en chemin, je ne te plains pas!

Et je passai.

J'eus tort certainement de ne pas me rappeler, en cette occasion, les leçons du curé Bonal qui prêchait sans cesse la miséricorde. Mais la pensée que cette misérable mère avait tant fait souffrir, et finalement tué, on peut le dire, sa propre fille, la plus douce et la meilleure des créatures, me révoltait et me rendait fou de colère. Et puis, sans doute, il faut bien être miséricordieux, mais il faut faire attention, aussi, que si l'on est trop facile à pardonner, ça encourage les mauvais. Ceux dont la conscience est morte ont besoin que la conscience des autres leur rappelle leurs fautes et leurs crimes. De plus, l'horreur qu'inspirent les méchants est un juste châtiment pour eux, et sert d'avertissement à ceux qui seraient tentés de les imiter. Au reste, ce que j'avais souhaité arriva: un matin d'hiver, on trouva la Mathive morte sur un chemin entre Martillat et Prisse, et à moitié mangée par les loups.

Puisque j'ai nommé ce fameux Guilhem tout à l'heure, j'en dirai encore ceci que, peu de temps après la mort de la Mathive, il fut condamné aux galères à perpétuité pour avoir, un soir de foire à Ladouze, assommé et dévalisé un marchand de cochons de Thenon, sur la grande route, à la Croix-de-Ruchard: ainsi devait-il finir.


Tout ça est loin maintenant. J'ai à cette heure quatre-vingt-dix ans, et ces choses, quoique un peu obscurcies dans les brumes du passé, me remontent parfois à la mémoire. Comme tous les vieux, j'aime à raconter de vieilles histoires, et je le fais trop longuement sans doute, d'autant qu'elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant, dans le village de l'Herm, où je demeure présentement, les gens ne le trouvent pas; mais c'est qu'ils sont accoutumés à ouïr des contes interminables, pendant les longues veillées d'hiver. Quoique je leur narre bien tout par le menu, ainsi qu'il m'en souvient, il y en a qui trouvent que je ne m'explique pas assez, et demandent encore ceci ou cela: ils voudraient savoir de quel poil était mon chien et l'âge de notre défunte chatte.

J'ai eu treize enfants, mâles ou femelles. On dit que ce nombre de treize porte malheur; moi, je ne m'en suis jamais aperçu. Il ne nous en est pas mort un seul, ce qui est une chose rare et quasi extraordinaire. Mais, nés robustes et nourris au milieu des bois, dans un pays santeux, ils étaient à l'abri de ces maladies qui courent les villes et les bourgs, où l'on est trop tassé. Si je dis que j'ai eu tant de droles, ça n'est pas pour me vanter, il n'y a pas de quoi, car les hommes ne souffrent pas pour les avoir: c'est les pauvres femmes qui en ont tout le mal, et aussi la peine de les élever. La mienne avait vingt ans quand nous nous sommes mariés, et de là en avant, jusque vers cinquante ans, elle n'a cessé d'en avoir un entre les bras, qu'elle posait à terre lorsque l'autre arrivait. Je dirai franchement que sur la fin j'en avais un peu perdu le compte: car, un soir de carnaval, en soupant, je m'amusais à les nombrer, et je n'en trouvais que onze.

—Et la Jeannette qui est là-bas, mariée au Moustier, dit ma femme, est-ce qu'elle est bâtarde?

—C'est ma foi vrai! je n'y pensais plus; mais ça ne fait toujours que douze?