Alors elle alla prendre dans le lit le petit dernier et me le présenta:
—Et celui-là, donc, tu ne le connais pas?
—Ah! le pauvre! je l'oubliais.
Et, prenant le petit enfançon qui me riait, je l'embrassai et je le fis un peu danser en l'air; après quoi, je lui donnai à téter une petite goutte de vin dans mon verre.
Et ce pendant, les autres droles qui étaient là autour de la table s'égayaient de voir que le père ne retrouvait plus sa treizaine d'enfants.
En ce temps-là, il y en avait de mariés, garçons et filles, d'autres partis à travailler hors de la maison, de manière qu'il n'était pas bien étonnant d'en oublier quelqu'un: oui, seulement ma femme disait que le carnaval en était la cause.
C'est bien sûr que si l'homme n'a pas le mal de faire et d'élever les enfants, il lui faut affaner pour les nourrir et entretenir, ce qui n'est pas peu de chose, surtout lorsqu'il y en a tant. Pourtant, Dieu merci, je ne leur ai pas laissé manquer le pain, ce qui n'a pas été sans bûcher dur: mais quoi! nous sommes faits pour ça, je ne m'en plains pas.
On pense bien qu'avec cette troupe de droles je ne pouvais pas devenir riche: aussi, dans toute ma vie, je n'ai pas eu cinquante écus devant moi; content tout de même, pourvu qu'au jour la journée il y eût chez nous pour acheter un sac de blé. Aussi l'héritage que je laisserai ne sera pas gros: il y aura en tout et pour tout la maison des Ages avec trois journaux de pays autour; l'ensemble acheté quarante pistoles, et un louis d'or pour les épingles de la dame, et payé peu à peu par pactes de cinquante francs à la Saint-Jean et à la Noël.
Je n'étais donc pas riche de bien, mais seulement riche en enfants; et quand j'y songe, je trouve que j'ai été mieux partagé. Je préfère laisser après moi beaucoup d'enfants que beaucoup de terres ou d'argent. On me dira que, quand je serai mort, ça me fera une belle jambe: j'en conviens! En attendant, je suis réjoui dès maintenant de voir foisonner tous ces petits et arrière-petits-enfants venus de moi. Pour le coup, j'en ai tout à fait perdu le compte, ou, pour mieux dire, je ne l'ai jamais su. Et puis, il faut que je l'avoue, il y a dans cette affaire quelque chose que j'estime haut: c'est le contentement d'avoir fait mon devoir d'homme et de bon citoyen. C'est une chose à laquelle on ne pense guère maintenant, malheureusement; mais j'ai ouï conter qu'il y avait autrefois des peuples où celui qui n'avait pas d'enfants en était mésestimé, et où le citoyen qui en avait le plus passait devant les autres; aujourd'hui on dit que c'est un imbécile. Les gens, principalement ceux qui sont fortunés, aiment mieux n'avoir qu'un enfant et le faire riche. Pourtant, c'est une chose assez connue que les enfants des riches en valent moins. C'est une mauvaise condition que d'entrer dans la vie ayant tout à souhait: ça fait perdre tout nerf et tout ressort, ou ça empêche d'en acquérir. Aussi voit-on dégénérer les familles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares.
Mais je m'attarde, il est temps d'en finir. Voici dix ans que ma pauvre femme est morte, et, depuis ce temps-là, j'ai laissé la maison des Ages à l'aîné, qui s'arrangera avec ses frères et sœurs, et je suis venu demeurer à l'Herm, chez un autre de mes garçons. Ça fut un coup bien dur que de me séparer de celle avec qui j'avais vécu si longtemps, sans une heure de déplaisir, car c'était une femme bonne, dévouée et vaillante plus qu'on ne peut dire; mais les bons comme les méchants sont sujets à la mort.