Ma mère avait bien ouï parler quelquefois, le dimanche, devant l'église, d'un certain Napoléon, qui était empereur, et qui avait tant bataillé que beaucoup de conscrits du Périgord étaient restés par là-bas, dans des pays inconnus; mais du côté de la Forêt Barade, on n'était pas bien au courant, et elle répondit simplement:

—Alors, il est fort à désirer qu'il revienne tôt, puisque c'est un ami des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux!

Moi, tout en écoutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du feu, je regardais cette maison bien pauvre en vérité. Le lit de la vieille était dans un coin, garanti de la poussière du grenier par un ciel et des rideaux de même étoffe, jadis bleus avec des dessins, et maintenant tout fanés. Ce lit coustoyé de chaises, dont aucunes dépaillées, était encombré, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin opposé, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, était une mauvaise maie, où la bonne femme serrait le pain et autres affaires depuis que son cabinet était vendu. Une cocotte et une marmite étaient sous la maie, une soupière et des assiettes dessus, et avec la seille dans l'évier, c'était à peu près tout: on voyait que les gens du roi avaient passé par là.

Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla quérir des branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine, raviva le feu devant lequel cuisaient déjà des haricots, et pendit à la crémaillère son autre marmite où il y avait du bouillon. Cela fait, elle débarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit dedans une tourte entamée et commença à tailler la soupe avec un taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez nous.

—Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arrivé.

—Vous attendez quelqu'un? fit ma mère.

—Oui, c'est un brave garçon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban, des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont là,—ajouta-t-elle en montrant des gravures grossières passées en couleur—et d'autres petites affaires encore… Tu peux bien aller les voir, les images,—me dit la vieille;—ça t'amusera en attendant le souper… Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contrée de Thenon,—reprit-elle;—je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour.

Je me mis à regarder les images clouées au mur. Il y avait entre autres le malheureux Juif errant avec son bâton et ses longues jambes, symbole du pauvre peuple déshérité qui n'a ni feu ni lieu; ensuite Jeannot et Colin, histoire instructive, surtout en ce temps-ci où tant de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux Crédit, mort, étendu à terre, tué par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et, à côté, une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors je ne savais pas lire: Mon oie fait tout;—triste et désolante sentence pour les pauvres gens.

Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de bâton à la porte.

—C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.