Lui, nous voyant, sembla hésiter; mais elle l'encouragea:

—Vous pouvez entrer… C'est une brave femme et son drole.

Alors, il entra. C'était un fort garçon à la figure brune, aux cheveux crépus, coiffé d'une casquette de peau de fouine, vêtu d'une blouse de cotonnade grise rayée, et chaussé de gros souliers ferrés. Il pliait sous le poids d'une balle qu'il portait à l'aide d'une large bricole de cuir.

—Salut, la compagnie! dit-il en posant son gros bâton contre la porte.

Puis il se débarrassa de sa balle en la plaçant sur deux chaises que la vieille avait vitement arrangées à l'exprès.

—Vous êtes fatigué, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle; tournez-vous un peu vers le feu; nous allons souper dans une petite minute.

—Ça n'est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec plaisir: depuis Razac, vous pensez, le déjeuner a eu le temps de couler.

La soupe trempée, on se mit à table, et la vieille servit à chacun une assiette comble de bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus étonné de voir Duclaud manger la soupe avec sa cuiller et sa fourchette en même temps. Chez nous on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison que nous n'avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions d'un ragoût de pommes de terre ou de haricots, on le mangeait avec des cuillers. Pour la viande, on se servait du couteau et des doigts; mais ça n'arrivait qu'une fois l'an, au carnaval.

Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa à tous du vin dans notre assiette. Lui-même remplit la sienne jusqu'aux bords de telle manière qu'un petit canard s'y serait noyé: on voyait qu'il était dans la maison comme chez lui et ne se gênait pas. Ce vin était un petit vinochet du pays, qui ne valait pas celui de la côte de Jaures, à Saint-Léon-sur-Vézère; mais nous autres qui ne buvions que de la mauvaise piquette, gâtée souvent, pendant trois ou quatre mois, et, le reste de l'année, de l'eau, nous le trouvions bien bon. Après avoir bu, le porte-balle nous offrit de la soupe encore, et, personne n'en voulant plus, il s'en servit une autre pleine assiette, après quoi il fit un second copieux «chabrol», comme nous appelons le coup du médecin, bu dans l'assiette avec un reste de bouillon.

Pendant ce temps, la Minette avait tiré les mongettes ou haricots dans un saladier et les posa sur la table. Ma mère se leva alors, disant qu'elle n'avait plus faim; mais la brave vieille, qui se doutait qu'elle disait ça parce qu'elle craignait la dépense, la fit rasseoir: