De bonne heure, donc, nous revoilà sur la grande route déserte. Il faisait bon marcher; le soleil se levait, fondant une petite brume qui montait dans l'air et disparaissait. Derrière nous les coqs de Saint-Pierre chantaient fort, ce qui, avec le brouillard s'élevant, présageait la pluie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les haies aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dans l'herbe des petites pervenches et des fleurs de mars, autrement des violettes. La rosée séchait dans les prés reverdis, et, sur le haut des coteaux, travaillés jusqu'à mi-hauteur, les taillis commençaient à prendre les verdoisons claires du printemps. J'étais bien reposé, bien repu, et sans la triste cause qui nous mouvait, c'eût été un plaisir de voyager ainsi.
Un peu après avoir dépassé Sainte-Marie, nous allons rencontrer deux joyeux garçons qui cheminaient en se dandinant un peu et chantaient à plein gosier. Ils étaient habillés de velours noir, ceinturés de rouge et avaient des havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes de velours noir aussi les coiffaient sur le côté crânement; à leurs oreilles pendaient des anneaux d'or, et ils tenaient à la main de grandes cannes enrubannées qu'ils maniaient dextrement, faisant, avec, des moulinets superbes. Ils nous saluèrent jovialement en passant, et nous nous demandions qui pouvaient être ces gens-là; mais depuis j'ai compris que c'étaient des compagnons du tour de France.
Nous allions arriver à Saint-Laurent, lorsque la pluie nous attrapa, petite pluie fine qui mouillait, et embrumait les prés où serpentait lentement le Manoir. Çà et là, dans les endroits bas, le ruisseau faisait des rosières où nichaient les poules d'eau, et ailleurs se perdait dans des nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours lentement, lentement, comme s'il avait regret d'aller se perdre dans l'Ille.
Nous avions laissé le château du Lieu-Dieu sur notre droite, quand voici derrière nous un grand bruit de grelots. Nous retournant alors, nous apercevons une grande belle voiture attelée de quatre chevaux avec deux postillons en grandes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de roi, plaque au bras et chapeau de cuir ciré. Je me plantai par curiosité pour voir passer cette voiture, et ma mère en fit autant pour m'attendre. Lorsqu'elle fut là, je vis à travers les grands carreaux de vitre le comte de Nansac, la comtesse et leur fille aînée. Sur le siège de devant était le garde Mascret, et, derrière, un domestique avec une chambrière. Ma mère regarda les messieurs d'un œil fiché, les mâchoires serrées, les sourcils froncés, et, moi, je sentis en mon cœur s'élever un violent mouvement de haine. Eux, nous voyant ainsi, mal vêtus, mouillés, pataugeant pieds nus dans la terre détrempée, détournèrent les yeux d'un air froid, méprisant, et la voiture passa, rapide, en nous éclaboussant de quelques gouttes de boue liquide.
Arrivés à Lesparrat, j'aperçus la belle plaine de l'Ille, et la rivière aux eaux vertes, bordée de peupliers, qui coule au-dessous du château du Petit-Change. En quittant le vallon étroit du Manoir enserré entre des coteaux arides aux terres grisâtres, aux arbres chétifs, il me sembla arriver dans un autre pays. Mais lorsque, après avoir monté la petite côte du Pigeonnier, je vis Périgueux au loin, avec ses maisons étagées sur le puy Saint-Front, et, tout en haut, montant dans le ciel, le vieux clocher roussi par le soleil de dix siècles, ce fut bien autre chose. Je n'avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne pouvais m'imaginer un tel entassement de maisons, quoique je n'en visse qu'une partie. La hâte d'arriver me donna des jambes, et, de ce moment, je ne sentis plus la fatigue.
Après avoir longé le jardin de Monplaisir, nous allons traverser le faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant longé l'ancien couvent des Récollets, qui est maintenant l'École normale, nous arrivons sur le Pont-Vieux, aux arches ogivales, défendu jadis par une tour à huit pans dont les fondements se voient encore.
Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps, dit le proverbe; pourtant celle-ci nous avait mouillés; mais, à cette heure, elle avait cessé et je n'y pensais plus, curieux de tout ce que je voyais. Tout le long de la rivière, à droite et à gauche, des vieilles maisons, qui semblaient descendre du Puy Saint-Front, venaient se mirer dans les eaux. En amont du pont, c'était, au coin de la rue du Port-de-Graule, avec sa façade tournée vers l'Ille, une grande ancienne maison en pierre de taille, superbe avec ses mâchicoulis travaillés, ses larges baies et ses hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison Lambert avec ses trois étages de galeries donnant sur la rivière, soutenues par de jolis piliers sculptés; et plus loin se dressait fièrement, dominant la rive, la tour de la Barbecane, avec sa plate-forme crénelée, ses mâchicoulis et ses meurtrières pour couleuvrines et arquebuses: belle relique de l'ancienne enceinte de la ville, que des massacres ont rasée depuis. Un peu plus loin, les rochers à pic de l'Arsault se dressaient fièrement.
En aval du pont, c'était le vieux moulin fortifié de Saint-Front, tout sombre, curieux à voir avec ses murailles épaisses, ses baies étroites, ses appentis moitié bois moitié pierre, maintenus par des jambes de force, ou collés à ses murs comme des nids d'hirondelles. Sous ses arches sombres, les eaux de l'écluse, divisées par des éperons de pierre, allaient s'engouffrer lentement. Plus loin, c'était une maison étrange, avec une galerie en forme de dunette, plantée sur un massif de maçonnerie, qui s'avançait dans l'eau en angle effilé comme un éperon de galère: on eût dit une nef du moyen âge, avec son château d'avant, à l'ancre dans la rivière. Tout au fond, les grands arbres feuillus du jardin de la Préfecture se reflétaient sur les eaux. Et par en haut, comme du côté d'en bas, entre ces points principaux, c'était une foule de maisons dévalées vers la rivière, en désordre, comme un troupeau de brebis, et s'y baignant les pieds: vieilles maisons aux pignons bizarres avec des pots à passereaux, aux balcons de bois historiés, aux étages en saillie soutenus par d'énormes corbeaux de pierre, aux fenêtres étroites ou à meneaux, avec des basilics dans de vieilles soupières ébréchées, ou des résédas dans des marmites percées; maisons aux louviers étranges qui semblaient épier sur la rivière. Quelques-unes de ces maisons, baticolées en torchis avec des cadres de charpente, cahutes informes, lézardées, écaillées, tordues et déjetées de vieillesse, comme de pauvres bonnes femmes, se penchaient sur l'Ille où elles semblaient se précipiter. D'autres à côté ayant perdu leur aplomb, comme des femmes saoules, s'appuyaient sur la maison plus proche ou se soutenaient par des béquilles énormes faisant contrefort. D'autres encore, en pierre de taille, solidement construites, quelques-unes sur des restes des anciens remparts, réfléchissaient dans les eaux claires leurs assises roussies par le soleil, leurs baies irrégulières, leurs galeries couvertes, leurs toits d'ardoises aigus, leurs chatonnières triangulaires, leurs cheminées massives fumant sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons dissemblables, cossues ou minables, variées d'aspect, chacune ayant son architecture, ses matériaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit propres, se pressaient sur le bord de l'Ille, curieuses de se mirer dedans. Les unes avançaient sur les eaux où plongeaient leurs piliers de pierre; d'autres se reculaient, comme craignant de se mouiller les pieds, et poussaient jusqu'à la rivière leurs massives terrasses aux lourds balustres; d'autres enfin se haussaient d'un étage par-dessus le toit de leur voisine, pour voir couler l'Ille et contempler sur l'autre rive les prairies bordées de peupliers où séchait le linge des lavandières aux battoirs bruyants. Çà et là, sur une terrasse, un jardinet grand comme la main; au pied d'un mur, un saule pleureur retombant sur l'eau, et à des portes donnant sur la rivière étaient amarrés des bateaux: gabares de pêcheurs ou de teinturiers. Tout cet ensemble de constructions bizarres, irrégulières, entassées en désordre; tout cet amas de pignons, de galeries, d'escaliers extérieurs, d'appentis, d'auvents écaillés d'ardoises, de baies larges ou étroites, de piliers, de poutres entre-croisées, de corbeaux de pierre, de jambes de force, d'étages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes, de toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de cheminées étranges, de girouettes rouillées,—tout cela s'étalait au soleil en un fouillis enchevêtré où se jouaient les ombres sur des teintes bleuâtres, vertes, rousses, bistrées, grisâtres, où, parmi des hardes étendues, piquait comme un coquelicot quelque jupon rouge séchant à une fenêtre: ça n'est pas pour dire, mais c'était plus beau qu'aujourd'hui.
Après que j'eus regardé ça un bon moment, planté à l'entrée du pont, étourdi par le bruit des eaux tombant de l'écluse, ma mère me tira par la main, et nous voici montant la rue qui allait à la place du Greffe; rue roide, pavée de gros cailloux de rivière, rouges, que la pluie du matin faisait reluire au soleil. De chaque côté, c'était des boutiques à ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panier, sans devantures, avec une coupée, sombres à l'intérieur; mauvais regrats où pendillaient des chandelles de résine, chétives boutiques où l'on vendait de la faïence ou des sabots, ou du vin à pot et à pinte; petits ateliers où travaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ronflait, des savetiers tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le fer-blanc avec un maillet de bois. Tous ces gens de métier levaient la tête, oyant nos sabots sur le pavé, et avaient l'air de se dire: «D'où diable sortent donc ceux-ci?» Puis, en haut, sur la place et collées aux grands murs noirs de Saint-Front, c'étaient de petites baraquettes en planches, de pauvres échoppes en torchis, des logettes en parpaing, où étaient installées des marchandes de fruits secs, de légumes, de pigeons, et des bouchères à la cheville.