Arrivés devant le porche du greffe, nous nous arrêtâmes, la tête en l'air, contemplant le vieux monument et son clocher à colonnettes, éclairé par le soleil, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des cris aigus. Puis ma mère, abaissant la tête, vit devant le portail une marchande de cierges, et eut la pensée d'en faire brûler un à l'intention de mon père, et l'ayant acheté, six liards, elle entra dans la cathédrale, où je la suivis.

Quelle grandeur superbe! Que je me trouvais petit sous ces coupoles suspendues dans les airs! Dans la chapelle de l'Herm je n'avais éprouvé qu'un vif sentiment de curiosité; dans l'église de Rouffignac, encore, je me sentais à l'aise; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers géants noircis par le temps, aux murs verdis par l'humidité, qui avaient vu passer sans fléchir dix siècles d'événements, c'était bien autre chose. Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sentais perdu dans l'immensité du monument, écrasé par sa masse, et à ce moment je ressentis quelque chose comme une impression de terreur religieuse, qui s'augmentait à mesure que nous cheminions dans l'église déserte, sur les grandes dalles qui renvoyaient aux voûtes le bruit de nos sabots. Dans un coin ma mère aperçut sur un piédestal massif une statue de la Vierge et se dirigea de ce côté. Autant qu'il m'en souvienne, c'était une très vieille statue de pierre assez naïvement taillée; pourtant l'imagier avait su donner à la figure de la mère du Christ une expression de tendre pitié, d'infinie bonté. Devant la Vierge était disposé une sorte d'if à pointes de fer, où en ce moment achevait de se consumer un cierge de pauvre comme le nôtre. Ayant allumé le sien, ma mère le ficha sur une pointe, et, se mettant à genoux, elle pria en patois, ne sachant parler français, suppliant la vierge Marie comme si elle eût été là présente.

Et sa prière peut se tourner ainsi:

«Je vous salue, Mère très gracieuse, le bon Dieu est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus le fruit de votre ventre est béni aussi.

»Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulement ne sait pas vous parler comme il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me comprendrez bien tout de même. Ayez pitié de moi, sainte Vierge! Quelquefois j'ai bien oublié de vous prier, mais, vous savez, les pauvres gens n'ont pas toujours le temps. Ayez pitié de nous autres, sainte Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou! Il n'est pas mauvais homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S'il a fait ce méchant coup, on l'y a poussé, sainte Vierge! Ce Laborie était une canaille, de toutes les manières, vous le savez bien, sainte Vierge! Ce qui a fini de faire perdre patience à mon pauvre homme, c'est qu'il savait de longtemps que ce gueux m'attaquait toujours: il l'avait ouï un jour de dedans le fenil.

»Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie en grâce, sauvez mon pauvre Martissou! Je vous bénirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge! et avant de m'en retourner, je vous ferai brûler une chandelle dix fois plus grande que celle-ci; faites-le, sainte Vierge! faites-le!»

Tandis que ma mère priait ainsi à demi-voix avec un accent piteux, moi, je m'essuyais les yeux. Ayant achevé, elle fit un grand signe de croix, reprit son bâton par terre, et nous sortîmes.

Sous le porche, ma mère demanda à la femme qui nous avait vendu le cierge où étaient les prisons.

—Là, tout près, dit la femme: vous n'avez qu'à monter devant vous la rue de la Clarté; au bout, vous tournerez à droite; une fois sur le Coderc, vous avez les prisons tout en face.

En arrivant sur la place, bordée à cette époque de maisons anciennes, dans le genre de celle du coin de la rue Limogeane, nous vîmes dans le fond, sur l'emplacement où est maintenant la halle, l'ancien Hôtel de Ville, où étaient les prisons depuis la Révolution. On dit, par dérision: «gracieux comme une porte de prison», et on dit vrai. Celle-ci ne faisait pas mentir le proverbe: solidement ferrée et renforcée de clous, avec un guichet étroitement grillagé, elle avait un aspect sinistre, comme si elle gardait la mémoire de tous les condamnés qui en avaient passé le seuil pour aller aux galères ou à l'échafaud.