—Nous en voilà débarrassés! il crèvera au bagne.

Le surlendemain, l'avocat, ayant eu une permission, nous mena voir mon père. Quels tristes moments nous passâmes dans cette geôle! Je coule là-dessus, car, après tant d'années, ça me fait mal encore d'y penser.

En sortant, la mort dans l'âme, ma mère demanda à l'avocat s'il n'y avait aucun moyen de faire quelque peu gracier mon père ou de faire casser la sentence.

—Non, pauvre femme, dit-il: en se conduisant bien là-bas, il pourrait avoir quelque diminution de peine; mais, ayant contre lui le comte de Nansac, il n'y faut pas trop compter. Pour ce qui est de faire casser l'arrêt, je ne vois pas de motifs, et d'ailleurs, y en eût-il, je ne conseillerais pas à votre homme de se pourvoir, parce qu'il pourrait y perdre: il ne s'en est fallu de rien qu'il fût condamné à perpétuité.

»Restez encore ici,—ajouta-t-il en nous quittant,—je tâcherai de vous le faire voir une autre fois.

Après la condamnation de mon père, ma mère, ayant perdu toute espérance, ne mangeait ni ne dormait. Une petite fièvre sourde lui faisait briller les yeux et rougir les joues, et cette fièvre fut en augmentant de manière que le troisième jour elle resta au lit, tandis que moi je regardais à travers les vitres les tuilées noircies des maisons d'en face, où quelquefois passait lentement un chat qui bientôt disparaissait dans une chatonnière. Pourtant, le lendemain, ma mère se leva, et nous allâmes par les rues, nous promenant lentement, elle me tenant par la main, et revenant toujours vers la prison, comme si de regarder les murailles derrière lesquelles mon père était enfermé, ça nous faisait du bien.

En d'autres temps, j'aurais été envieux de voir la ville, mais pour lors, la peine m'ôtait toute idée de m'intéresser à tant de choses si nouvelles pour moi. Les gens, dans les rues, sur le pas des portes ou des boutiques, nous dévisageaient curieusement, connaissant bien à notre air et à notre accoutrement que nous étions sortis de quelque partie des plus sauvages du Périgord: de la Double, ou des landes du Nontronnais, ou de la Forêt Barade, comme il était vrai.

Dans l'après-dîner du cinquième jour, nous remontions la rue Taillefer, allant vers Saint-Front, regardant machinalement les boutiques des pharmaciens, des liquoristes, des épiciers, des bouchers, des chapeliers, des marchands de parapluies, dont elle était pleine en ce temps, lorsqu'en arrivant sur la place de la Clautre nous vîmes un gros rassemblement.

Au milieu de la place, à l'endroit où l'on montait la guillotine, il y avait un petit échafaud de quatre ou cinq pieds de haut, du milieu duquel sortait un fort poteau qui supportait un petit banc. Sur ce petit banc un homme était assis, les mains enchaînées, attaché au poteau par un carcan de fer qui lui serrait le cou; et cet homme, c'était mon père! Debout sur l'échafaud le bourreau attendait, et, autour, quatre gendarmes, le sabre nu, montaient la garde et maintenaient la foule à distance. Ma mère, voyant son Martissou en cette triste posture, fit un gémissement douloureux et se mit à pleurer dans son tablier, tandis que moi, saisi de terreur, je m'attachai à son cotillon en pleurant aussi sans bruit. Devant nous, un individu lisait à haute voix l'écriteau attaché au-dessus de la tête du malheureux exposé au carcan:

«Martin Ferral, dit le Croquant, de Combenègre, commune de Rouffignac, condamné à vingt ans de travaux forcés pour meurtre.»