Nous restâmes là un gros moment, cachés derrière les curieux et pleurant en silence. Par instant, lorsque les gens se remuaient, j'entrevoyais le bourreau qui avait l'air de s'ennuyer d'être là, et regardait l'heure à une grosse montre d'argent qu'il tirait du gousset de sa culotte par une courte chaîne garnie d'affiquets. En le rencontrant dans la rue sans le connaître, on n'aurait jamais dit que ce fût celui qui guillotinait, tant il avait une bonne figure. Et puis, il était bien habillé, et, selon le dicton, «brave comme un bourreau qui fait ses Pâques», avec sa grande lévite bleu de roi, tombant sur des bottes à revers, sa haute cravate de mousseline et son petit chapeau tuyau de poêle. Enfin, tant nous attendîmes qu'au clocher de Saint-Front sonnèrent les quatre heures. Alors le bourreau tira une clef de sa poche, ouvrit le cadenas du carcan de fer qui tenait mon père par le cou, et, le prenant par le bras, le mena jusqu'au bas de l'escalier de l'échafaud, et le remit aux gendarmes qui l'emmenèrent. Nous autres suivions à petite distance, le regardant s'en aller la tête haute, l'air assuré, entre les quatre gendarmes. Quoique, sur le pas des portes et des boutiques, les gens le dévisageassent curieusement, je suis bien sûr qu'il ne cillait pas tant seulement les yeux. Nous, c'était différent, nous avions la contenance triste, la figure désolée, les yeux mouillés que nous essuyions d'un revers de main, et ceux qui nous voyaient passer disaient entre eux:

—Ça doit être sa femme et son drole.

Cette nuit-là, je dormis mal. La tête pleine de mauvais rêves, je me réveillais des fois en sursaut et je me serrais contre ma mère, qui, elle, la pauvre femme, ne dormait pas du tout, et, pour me tranquilliser, me prenait et m'embrassait longuement. Lorsque vint le jour, elle se leva, et, me laissant sommeiller, alla s'asseoir près de la fenêtre, regardant sans rien voir, perdue dans son chagrin. Ainsi je la vis sur la chaise, lorsqu'à sept heures j'ouvris les yeux, les bras allongés, les mains jointes, la tête penchée, le regard fiché sur le plancher. De la rue montaient les cris des marchands de tortillons et de châtaignes, ce qui acheva de m'éveiller. Ma mère m'ayant habillé, nous sortîmes, pensant revoir mon père ce jour-là, comme son avocat nous l'avait fait espérer: aussi, nous allâmes droit à la prison où il nous avait dit de l'attendre. En chemin, ma mère acheta pour deux liards de châtaignes sèches qui n'étaient guère bonnes, car la saison était passée, et nous fûmes nous asseoir contre cette terrible porte ferrée. Cependant que nous étions là, moi prenant les châtaignes, une à une, dans la poche du tablier de ma mère, elle songeant tristement, voici qu'une grande voiture à caisse noire, longue, en forme de fourgon couvert et percée seulement sur les côtés de petits fenestrous grands comme la main et grillés de fer, s'arrêta devant la prison. Un homme en descendit, en uniforme gris, avec un briquet pendu à une buffleterie blanche, et s'en fut frapper à la porte de la prison qui s'ouvrit et se referma sur lui.

Aussitôt arrivèrent des enfants, des curieux, des gens de loisir, qui s'attroupèrent autour de la voiture, disant entre eux:

—Voilà la galérienne qui va emmener ceux qui ont été condamnés dernièrement.

Nous nous étions levés transis, ma mère et moi, oyant ça, lorsque la porte se rouvrit, et l'homme au briquet en sortit, précédant un gendarme après lequel venaient trois hommes enchaînés, dont le dernier était mon père; un autre gendarme les suivait. L'homme gris ouvrit derrière la voiture une petite porte pleine, solidement ferrée, et fit monter les condamnés. En voyant ainsi partir mon père, sans nous être fait les adieux, nous autres jetions les hauts cris en pleurant; mais lui, quoique poussé par les gendarmes, se retourna et cria à ma mère:

—Du courage, femme! pense au drole!

Là-dessus, un gendarme monta derrière lui, la porte fut refermée à clef, l'autre gendarme se mit devant avec l'homme en gris, et le postillon enleva ses trois chevaux qui partirent au grand trot.

Pendant un moment, nous restâmes là, tout étourdis, comme innocents, nous lamentant, sans faire attention aux badauds qui s'étaient assemblés autour de nous. Pourtant, j'ouïs un homme en tablier de cuir qui disait:

—Moi, je l'ai vu juger, celui-là, et sur ma foi il vaut cent fois mieux que celui qu'il a tué… Quant à ceux-là qui l'ont poussé à bout, ils sont plus coupables que lui! Ah! il y a quelque vingtaine d'années, on les aurait mis à la raison!