Étant allés chez l'avocat, il fut bien étonné d'apprendre que mon père était parti, car on lui avait assuré que la galérienne ne devait passer que le lendemain. Mais, soit qu'on l'eût trompé à l'exprès, ou bien qu'elle eût avancé d'un jour, c'était fini, il fallait se faire une raison, comme il nous dit. Après qu'il nous eût réconfortés de bonnes paroles, et un peu consolés en nous promettant de nous donner des nouvelles de mon père, ma mère le remercia bien fort de tout ce qu'il avait fait pour sauver son pauvre homme, et aussi de toutes ses bontés pour nous. Et comme elle ajoutait que, n'ayant rien, elle était totalement incapable de le récompenser de ses peines, il lui répondit:
—Je ne prends rien aux pauvres gens; ainsi ne vous tracassez pas pour cela.
Là-dessus, ma mère lui demanda son nom, l'assurant que, l'un et l'autre, nous lui serions reconnaissants jusqu'à la mort.
—Mon nom est Vidal-Fongrave, dit-il; je suis content de n'avoir pas obligé des ingrats; mais il ne faut rien exagérer: je n'ai fait que mon devoir d'homme et d'avocat.
Ayant quitté M. Fongrave, ma mère se décida à partir tout de suite, vu que nous n'avions plus de motif de rester à Périgueux, et qu'il était encore de bonne heure. Auparavant nous fûmes à l'auberge, où elle demanda à la bourgeoise ce que nous devions, en tremblant de n'avoir pas assez d'argent; mais l'autre lui répondit:
—Vous ne me devez rien du tout, brave femme; M. Fongrave a tout payé à l'avance; et même, tenez, il m'a chargée de vous remettre ça.
Et elle lui tendit un écu de cent sous plié dans du papier.
—Mon Dieu! fit ma mère les larmes aux yeux, il y a encore de braves gens dans le monde!… Dites à M. Fongrave, je vous prie en grâce, que je ne l'ai pas assez remercié tout à l'heure, mais que tous les jours de ma vie, en me rappelant le malheur de mon pauvre homme, je penserai à sa bonté!
—Ah! dit la femme, c'est un bien brave jeune monsieur! Et, sans vouloir faire du tort aux autres avocats, je crois qu'il n'y en a guère comme lui!
Au sortir de l'auberge, ayant gagné la place du Greffe, nous redescendîmes vers le faubourg des Barris, et un instant après, nous étions dans la campagne, sur la grande route.