Ma mère, me tenant par la main pour m'aider, marchait le petit pas. Par moment, elle soupirait fort, comme si elle eût reçu un mauvais coup, en songeant à la rude vie de galère qu'allait mener mon père là-bas: où? nous ne savions. Pourtant, si elle était triste à la mort, elle était moins angoissée qu'en venant, car la terrible image de la guillotine avait disparu de son imagination; mais il lui restait l'épouvantable pensée de son pauvre Martissou séparé d'elle à tout jamais, et crevant au bagne, comme avait dit le comte de Nansac, de chagrin et de misère, sous le bâton des argousins.

A Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse charrette de roulage, attelée de quatre forts chevaux, était arrêtée. Nous avions dépassé l'endroit de deux ou trois cents pas, quand derrière nous se fit entendre le bruit des grelots que les chevaux avaient à leur collier. Celui qui les conduisait était un grand gaillard avec une blouse roulière, la pipe à la bouche, qui faisait claquer son fouet à tour de bras, tandis que, sur la bâche, un petit chien loulou blanc courait d'un bout à l'autre de la carriole en jappant. Aussitôt que l'équipage nous eut rejoints, l'homme nous accosta sans façon et demanda à ma mère où nous allions; sur sa réponse, il lui dit:

—Moi, je vais souper à Thenon, ce soir: je vais vous faire porter; vous avez l'air bien las, pauvres!

Et sans attendre le consentement de ma mère, il arrêta ses chevaux et me logea dans une grande panière suspendue sous la charrette, où il y avait de la paille et sa limousine. Je me couchai là, et bientôt, bercé par le mouvement, je m'endormis.

Lorsque je me réveillai, le soleil baissait, allongeant sur la route les ombres de l'équipage, et celle du roulier qui marchait à la hauteur de la croupe de son limonier. En cherchant ma mère des yeux, je vis ses lourds sabots se balançant sous le porte-faignant où elle était assise. Nous approchions lors de Fossemagne, et, ma mère voulant descendre, le roulier lui dit que de s'engager dans les bois avec la nuit qui allait venir, ça n'était pas bien à propos; qu'il nous valait mieux venir jusqu'à Thenon où il nous ferait souper et coucher. Mais ma mère le remercia bien, et lui répondit qu'ayant une bonne heure et demie de jour encore, nous avions le temps d'arriver chez nous.

—Comme vous voudrez, brave femme, dit-il alors en arrêtant ses chevaux.

Ma mère l'ayant derechef remercié de son obligeance qui nous avait rendu bien service, il dit que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, fit claquer son fouet, cria:

—Hue!…

Et les chevaux repartirent, démarrant avec effort leur lourde charge.