Nous refîmes à rebours le chemin que nous avions fait quelques jours auparavant pour aller à Périgueux; bien reposés, grâce à ce brave garçon de roulier, nous marchions d'un bon pas, mesuré tout de même sur mes petites jambes. Sur son épaule, ma mère portait, percée avec son bâton, une tourte de cinq livres qu'elle avait achetée à Périgueux avant de partir. Au Lac-Gendre, les métayers, qui nous avaient vus à l'aller nous demandèrent comment ça s'était passé, et, sur la réponse de ma mère, la femme s'écria:

—Sainte bonne Vierge! c'est-il possible!

Puis elle nous convia à entrer, disant que nous mangerions la soupe avec eux; mais, pour dire le vrai, je crois que ça n'était pas une invitation bien franche, car elle n'insista guère, lorsque ma mère s'excusa, disant que nous n'avions que juste le temps d'arriver avant la nuit. Ayant échangé nos: «A Dieu sois», les quittant, nous entrâmes en pleine forêt.

Le soleil éclairait encore un peu la cime des grands arbres, mais l'ombre se faisait sous les taillis épais, et au loin, dans les fonds, une petite brume flottait légère. La fraîcheur du soir commençait à tomber; de tous côtés advolaient vers la forêt les pies venant de picorer aux champs, et, dans les baliveaux où elles se venaient enjucher, elles jacassaient le diable avant de s'endormir, comme c'est leur coutume.

Lorsque nous fûmes dans ce petit vallon qui vient du Grand-Bonnet, passe sous La Granval et descend vers Saint-Geyrac, le soleil tomba tout à fait derrière l'horizon des bois, et le crépuscule s'étendit sur la forêt, assombrissant les coteaux boisés, et, autour de nous, les coupes de châtaigniers. En même temps l'Angélus du soir tinta assez loin devant nous, au clocher de Bars, et bientôt, sur main droite, plus faiblement, à celui de Rouffignac. Ma mère alors me reprit par la main et pressa le pas; malgré ça, il était nuit close lorsque nous fûmes à la tuilière.

La porte était toujours fermée au moyen du bout de corde qui y avait été mis en partant; lorsqu'il fut défait, nous entrâmes. Rien ne semblait dérangé dans la cahute, mais, revenant de Périgueux où nous avions vu de belles maisons et de jolies boutiques, elle nous parut plus misérable qu'auparavant; joint à ça, que l'idée de mon père nous aurait fait trouver triste la plus belle demeure. Je dis que rien n'était dérangé dans la maison; pourtant, lorsque ma mère eut allumé une chandelle de résine au moyen de la pierre à fusil et d'une allumette soufrée, elle vit sur la terre battue la trace de gros souliers ferrés: qui pouvait être venu? pour quoi faire? des voleurs? et quoi voler? Enfin, ne sachant comment expliquer ça, ma mère mit la barre à la porte, après quoi, ayant mangé un morceau de pain, nous fûmes nous coucher.

Dès le jour ensuivant, malgré tout son chagrin, la pauvre femme s'inquiéta de trouver des journées. De retourner chez Géral, il n'y fallait point songer, à cause de la servante qui «coupait le farci» chez lui, comme on dit de celles qui font les maîtresses; moi, je le regrettais fort à cause de Lina. Dans ce pays par là, il y avait plus de métayers et de petits biens que de bons propriétaires employant des journaliers. A l'autre bout de la forêt, vers Saint-Geyrac, c'était la terre de l'Herm, dont il ne pouvait être question. Du côté de Rouffignac, en deçà, il y avait Tourtel qui appartenait à M. de Baronnat, qui, à ce que j'ai ouï dire depuis, était un ancien juge du parlement de Grenoble; au-delà, il y avait le château du Cheylard, où elle aurait encore pu trouver quelques journées maintenant que le travail sortait; mais ces endroits étaient trop loin de la tuilière. A force de chercher, ma mère trouva à s'employer chez un homme de Marancé dont l'aîné était parti s'enrôler, car, en ce moment, on ne tirait plus au sort depuis la chute de Napoléon. Cet homme donc, ayant besoin de quelqu'un pour l'aider, car sa femme ne pouvait guère, ayant toujours un nourrisson au col et cinq ou six autres droles autour de ses cotillons, prit ma mère à raison de six sous par jour et nourrie. Mais lorsqu'elle voulut parler de m'amener, comme chez Géral, il lui dit roidement qu'il y avait bien assez de droles chez lui pour le faire enrager, qu'il y en avait même trop, et qu'ainsi il n'en voulait pas davantage.

Ma mère se désolant de ça, je lui dis de ne pas se faire de mauvais sang en raison de moi; que je resterais très bien seul à la tuilière, sans avoir peur. Malgré ça, elle n'en était pas plus contente; mais ainsi qu'on dit communément: «Besoin fait vieille trotter»; les pauvres gens ne font pas souvent à leur fantaisie, et il lui fallut se résigner.

Tous les matins donc, à la pique du jour, elle s'en allait à Marancé, qui était à environ trois quarts d'heure de chemin; moi, je restais seul. Le premier jour, je ne bougeai guère de la maison et des environs, mais je m'ennuyai vite d'être ainsi casanier, et je me risquai dans la forêt. Des loups, je n'en avais pas peur, sachant bien qu'en cette saison où ils trouvent à manger des chiens, des moutons, des oies, de la poulaille, ils ne sont pas à craindre pour les gens, et dorment dans le fort sur leur liteau lorsqu'ils sont repus, ou sinon, vont rôder au loin autour des troupeaux. D'ailleurs, j'avais dans ma poche le couteau de mon père attaché au bout d'une ficelle, et, avec un bâton accourci à ma taille, ça me donnait de la hardiesse. Pour les voleurs, on disait bien qu'il s'en cachait dans la forêt, mais je n'y pensais point: c'est un souci dont les pauvres sont exempts; malheureusement, il leur en reste assez d'autres.

Dans les temps anciens, à ce qu'il paraît, la forêt était beaucoup plus vaste et considérable que maintenant, car elle s'étendait sur les paroisses de Fossemagne, de Milhac, de Saint-Geyrac, de Cendrieux, de Ladouze, de Mortemart, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu'aux portes de Thenon. Encore à cette époque où j'étais petit drole, quoique moins grande qu'autrefois, elle était cependant bien plus étendue qu'aujourd'hui, car on a beaucoup défriché depuis. Elle se divisait, ainsi qu'aujourd'hui, en plusieurs cantons, ayant un nom particulier: forêt de l'Herm, forêt du Lac-Gendre, forêt de La Granval; mais, lorsqu'on parlait de tous ces bois qui se tenaient, on disait, comme on dit encore: «la Forêt Barade», qui vaut autrement à dire comme «la Forêt Fermée», parce qu'elle dépendait des seigneurs de Thenon, de la Mothe, de l'Herm, qui défendaient d'y mener les troupeaux.