Les bois n'étaient pas en trop bon état partout, au temps où nous étions à la tuilière: on y avait mis le feu autrefois à quelques places, et puis l'ancien noble à qui presque toutes ces forêts appartenaient à la Révolution, s'étant ruiné, disait-on, avait fait couper les futaies, avancé des coupes et, finalement, avait vendu la plus grande partie de ses bois pour un morceau de pain. Malgré ça, on y trouvait encore, quelques années après, des taillis épais et de beaux arbres dans les endroits difficiles à exploiter. Il y avait aussi, dans les endroits écartés, dans les fonceaux perdus, des fourrés drus, d'ajoncs, de genêts, de brandes, de bruyères, entremêlés de ronces et de fougères qui semblaient de petits arbres. C'est dans ces fourrés impénétrables que les sangliers, appelés en patois porcs-singlars, avaient leur bauge, d'où ils sortaient la nuit pour aller fouir les champs de raves ou de pommes de terre autour des villages. On ne les voyait guère de jour, sinon lorsqu'ils étaient chassés par la meute du comte; ou bien c'était une laie traversant une clairière, au loin, suivie de ses petits trottinant après elle.

Deux chemins coupaient la forêt: le grand chemin royal de Bordeaux à Brives ou, autrement, de Limoges à Bergerac, qui passait à l'Herm, à la Croix-de-Ruchard où s'embranchait un chemin venant de Rouffignac, et ensuite allait, toujours en plein bois, jusqu'au Jarripigier, pour de là gagner Thenon. L'autre était le grand chemin de traverse d'Angoulême à Sarlat qui, venant de Milhac-d'Auberoche, passait près du Lac-Nègre, au Lac-Gendre, et, à un quart de lieue de Las Motras, allait croiser le chemin de Bordeaux à Brives et se dirigeait vers Auriac, en passant sur la gauche de Bars.

Ces chemins n'étaient pas tenus comme les routes d'aujourd'hui. C'étaient, du moins les deux premiers, de grandes voies larges de quarante et quarante-huit pieds, comme ça se voit encore à des tronçons qui restent, lorsque les riverains n'ont pas empiété. Elles montaient tout bonnement dans les montées, descendaient dans les descentes, sans remblais ni déblais, gazonnées par places, ravinées par d'autres, et s'en allaient directement où elles devaient aller, sans chercher de détours, tristes et grandioses entre les immenses bois noirs qui les bordaient. Quelquefois, en voyant, l'espace d'une demi-lieue, ces routes s'allonger tout droit, jusqu'en haut d'une côte, sans un voyageur, sans un passant, pierreuses, arides ou verdissantes, défoncées, envahies çà et là par les herbes sauvages ou des bruyères rases, il semblait que sur cette voie déserte, ruinée, allaient apparaître, escortés par des cavaliers de la maréchaussée prévôtale, les mulets du fisc portant les écus de la taille et de la gabelle dans les coffres du Roy. Ailleurs, dans une combe sauvage, traversée par la route, c'était un fond d'aspect sinistre, humide l'été, dont l'hiver faisait une fondrière, loin de toute habitation, en plein bois, entouré de halliers épais: lorsque tombait la nuit, on se prenait à regarder autour de soi, comme si des voleurs de grand chemin étaient prêts à sortir des taillis sombres. Outre ces grands chemins, il y avait des pistes tracées par les charrettes qui enlevaient les brasses de bois, pistes qui s'effaçaient après l'exploitation des coupes, et des petits sentiers de braconniers qui s'enfonçaient dans les fourrés, serpentaient sous les taillis, suivaient les combes, contournaient les coteaux, ou s'entrecroisaient à leur cime où était un poste pour le lièvre.

On ne rencontrait guère jamais personne dans les bois. Quelquefois, le soir, on apercevait un paysan en bonnet de coton bleu, du foin dans ses sabots l'hiver, pieds nus l'été, cachant la batterie de son fusil sous sa veste déchirée, qui s'enfonçait dans les taillis, et allait au clair de lune se poster à l'orée d'une clairière, pour guetter le lièvre sortant de son fort et allant au gagnage; ou bien, sur une cafourche hantée par les loups, attendre, caché derrière une touffe de genêts, la bête à l'oreille pointue qui, au milieu de la nuit, vient hurler sinistrement en levant le museau vers la lune. Dans la journée, de loin en loin, on trouvait sur ces petits chemins un garde-bois, sa plaque au bras, venant donner de la bruyère à couper, ou du bois à faire; et, plus rarement encore, une file de cinq à six mulets portant du charbon pour la forge des Eyzies.

Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais comme un écureuil. Des fois, lorsque je trouvais un grand arbre sur la cime d'une haute butte, je montais jusqu'au faîte, et je regardais l'immensité des bois qui s'étendaient à perte de vue sur les plateaux, les croupes et les creux ravinés. Çà et là, dans une éclaircie, une maison isolée sur la lisière de la forêt, un clocher pointu au-dessus des masses sombres des bois, ou la fumée d'une charbonnière, flottant lourdement comme une brume épaisse dans les combes et les fonds. De tous côtés, presque, les puys, les coteaux et les vallons s'enchevêtraient et s'étageaient pour gagner les plateaux du haut Périgord, tandis qu'au midi, dans le lointain, au-delà de la Vézère, les grandes collines du Périgord noir fermaient l'horizon bleuâtre. Autour de moi, nul bruit: quelquefois seulement, le battement d'ailes d'un oiseau effarouché, ou le passage, dans le fourré, d'un renard cheminant la queue traînante. Au loin, c'était le jappement clair d'un chien labri sur la voie du lièvre, ou la corne d'appel de quelque chasseur huchant ses briquets, ou bien encore une vache bramant lamentablement après son veau, livré au boucher de Thenon.

Puis, quand venait le midi, l'angélus tintait à tous les clochers d'alentour, Fossemagne, Thenon, Bars, Rouffignac, Saint-Geyrac, Milhac-d'Auberoche, et la musique de toutes ces cloches aux sonorités variées s'épandait sur la forêt silencieuse. Je restais là, enjuché sur mon arbre, rêvant à ces choses vagues qui passent dans les têtes d'enfants, aspirant les senteurs agrestes qui montaient de la forêt, vaste herbier de plantes sauvages chauffé par le soleil, écoutant le coucou chanter au fond des bois, et, plus au loin, un autre lui répondre, comme un écho affaibli. D'autres fois, c'était un geai miauleur, qui s'était appris à imiter les chats, autour des maisons, à la saison des cerises, et qui s'envolait bientôt en m'apercevant.

J'aimais cette solitude et ce quasi-silence, qui amortissaient, sans que j'y fisse attention, les cruels ressouvenirs de mon pauvre père, et, tous les jours, pendant que ma mère travaillait à Marancé, je courais dans les bois, mangeant une mique ou un morceau de pain apporté dans ma poche, me gorgeant de fruits sauvages, buvant dans les creux où l'eau s'assemblait, car il n'y a guère de sources dans la forêt, et me couchant sur l'herbe lorsque j'étais las. Pas bien loin de Las Motras, il y a, dans un creux, un petit lac appelé le Gour; on dit qu'on n'a jamais pu en sonder le fond, mais peut-être, on n'a jamais bien essayé. En ce temps-là, le Gour était environné d'épais fourrés, et l'eau dormait là tranquille et claire, ombragée par de grands arbres qu'elle réfléchissait: frênes, fayards ou hêtres, érables et chênes robustes. Il y avait même, penché sur le petit lac, un tremble argenté, venu là par hasard, dont les feuilles frémissaient avec un bruit léger comme celui d'une aile d'insecte. J'allais quelquefois me coucher là, sous les hautes fougères, et quand le soleil commençait à baisser, alors qu'aux environs un mâle de tourterelle roucoulait amoureusement, j'épiais les oiseaux, altérés par la chaleur du jour, qui venaient y boire. Il y en avait de toute espèce: geais, loriots, merles, grives, pinsons, linots, mésanges, fauvettes, rouges-gorges; ils arrivaient voletant, se posaient sur une branche, tournaient la tête de droite, de gauche, et, lorsqu'ils voyaient qu'il n'y avait pas de danger, ils s'abattaient au bord du Gour, et buvaient à gorgées en levant le bec en l'air pour faire couler l'eau. Des fois, les uns se baignaient en faisant aller leurs ailes, comme des enfants qui battent l'eau à la baignade, et, après, se secouaient pour se sécher et s'éplumissaient.

Il me semblait, à moi, sur qui pesait toujours, quoique moins lourdement, le malheur de mon père, il me semblait, je dis, que ces petites bêtes, libres dans les bois, étaient heureuses, n'ayant souci de rien, se levant avec le soleil, se couchant avec lui, et, le jabot bien garni, dormant tranquilles la tête sous leur aile. Pourtant, je me venais à penser aussi que l'hiver elles n'étaient pas trop à leur affaire, lorsqu'il gelait fort et que la neige était épaisse: il y en avait alors qui devaient jeûner. Les merles, les grives, les geais, trouvent toujours quelques grains de genièvre, quelques prunelles de buisson, des baies de viorne ou de sureau, ou encore quelques alises restées à la cime de l'arbre. Mais les autres pauvres petits oisillons ne trouvent plus de graines, ni de bestioles à picorer, et, si la neige tient, si le froid est dur, affaiblis par le jeûne, une nuit où il gèle à pierre fendre, ils tombent morts de la branche, et restent là, le bec ouvert, les plumes hérissées, les pattes roides. D'autres fois, c'est un chat sauvage qui, dans l'obscurité, monte à l'arbre et les emporte, ou encore un chasseur à l'allumade, qui vient avec sa lanterne, tandis que tout dort, et d'un coup de palette assomme les imprudents qui s'enjuchent trop bas: ah! il y a de la misère pour tous les êtres sur la terre.

Le dimanche, ma mère restait à la tuilière, bien contente d'être avec moi, et elle s'occupait de rapetasser nos pauvres hardes, qui en avaient grand besoin, surtout les miennes, car on pense bien qu'avec cette vie dans les bois, à traverser les ronciers, à grimper aux arbres, mes culottes et ma chemise en voyaient de rudes. Ce jour-là, elle faisait de la soupe avec quelque chose qu'on lui avait donné, ou avec des haricots que nous appelons mongettes, et il nous semblait bon de manger comme ça ensemble, étant toute la semaine chacun de notre côté. La nécessité enseigne de bonne heure les enfants du pauvre; lors donc que j'étais seul, s'il restait un peu de bouillon, je le faisais chauffer quelquefois, et je me trempais de la soupe dans une petite soupière; mais, ordinairement, j'aimais mieux aller courir.

Avec ça, je mangeais des frottes d'ail, ménageant le sel, comme de juste, car il était cher, ou bien des pommes de terre à l'étouffée, des miques, et puis des fruits venus sur des arbres sauvages, semés par les oiseaux dans les bois: cerises, sorbes ou pommes, ou encore de mauvais percès ou alberges, trouvés dans quelque vigne perdue à la lisière de la forêt. Des fois, ma mère me portait dans la poche de son tablier un morceau de millassou dont elle s'était privée, la pauvre femme, mais il lui fallait se cacher pour ça, parce que l'homme de Marancé, qui regrettait le pain qu'on mangeait, se serait fâché s'il s'en était donné garde. Malgré tout, je profitais comme un arbre planté en bon terrain, et je devenais fort, car, quoique n'ayant que huit ans, j'en paraissais bien dix. Ma connaissance aussi s'était bien faite; je parlais avec ma mère de choses que les enfants ignorent d'ordinaire, et je comprenais des affaires au-dessus de mon âge: je crois que la misère et le malheur m'avaient ouvert l'entendement.