Il y en a qui diront:

—Alors vous viviez comme des higounaous, des huguenots! vous n'alliez pas à la messe le dimanche, ni à vêpres?

Eh! non, nous n'y allions pas. Ma mère, la pauvre, croyait bien au paradis et à l'enfer; elle savait bien qu'elle se damnait en faisant ainsi; d'ailleurs, elle ne pouvait l'ignorer, car le curé, l'ayant rencontrée un soir qu'elle revenait, harassée de sa journée, le lui avait reproché, disant que de ne pas aller à la messe, de ne point se confesser, ni faire ses Pâques, c'était vivre comme la chenaille. Non, elle n'allait pas à l'église et ne m'y menait point, faute de n'avoir le temps, disait-elle, mais il y avait autre chose. S'il faut dire la vérité, elle s'était brouillée avec le bon Dieu: elle lui en voulait, et surtout à la Sainte Vierge, de ce que mon père avait été condamné. Elle convenait bien qu'il devait être puni, mais non pas de mort, parce que les vrais coupables, ceux qui l'avaient poussé à faire ce coup, c'était le comte, qui avait donné l'ordre injuste et méchant de tuer notre chienne, et puis cette canaille de Laborie, qui la poursuivait de ses propositions malhonnêtes. Je dis: puni de mort, car, en ce temps-là, ce n'était pas comme à présent, où les forçats sont mieux soignés et plus heureux là-bas, dans les îles, que les pauvres gens de par chez nous. Ceux qui tenaient dix ans à cette vie des galères avaient la carcasse solide; mais la plupart mouraient avant, surtout ceux qu'on envoyait à Rochefort, dans les marais de la Charente. Et justement, c'était là qu'on avait mis mon père, sur la demande du comte de Nansac, comme M. Fongrave nous le fit savoir. Dans le commencement, comme on nous avait dit que Rochefort était plus près de la tuilière que Brest ou Toulon, nous nous en contentions, comme si d'être séparés de cinquante, ou de cent, ou de deux cents lieues, ça n'était pas la même chose pour nous. Mais, depuis, j'ai su par un marinier de Saint-Léon que c'était là qu'on envoyait ceux dont on voulait se défaire.

Et pour mon pauvre père, ça ne fut pas long. Tout le jour à travailler dans les boues de la rivière, nourri de mauvaises fèves, enchaîné la nuit sur le lit de planches, il attrapa les terribles fièvres du bagne. Et puis, la perte de sa liberté et le chagrin le minaient plus que la maladie: aussi, au bout de quelques mois, le pauvre misérable mourut désespéré.

L'avant-veille de la Toussaint, le maire fit appeler ma mère, et lui dit brutalement devant le curé, qui était avec lui sur la place de l'église:

—Ton homme est mort là-bas, il y eut hier quinze jours; tu peux lui faire dire des messes.

—Les pauvres gens n'en ont pas besoin, repartit ma mère: ils font leur enfer en ce monde.

Et elle s'en alla. Il était nuit noire lorsqu'elle arriva à la tuilière, où je l'attendais au coin du feu en faisant cuire des châtaignes sous la cendre pour mon souper. Sans me rien dire, elle défit son mouchoir de tête, et, se recoiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui était ramenée en avant.

Il faut dire qu'autrefois il y avait des manières différentes de se coiffer en mouchoir: les filles laissaient pendre un long bout par derrière, sur le cou, comme pour pêcher un mari; les femmes glorieuses d'avoir un homme ramenaient fièrement ce bout en avant sur l'oreille, tandis que les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, désolées de leur viduité. D'après cette explication, on comprend que ce bout de mouchoir, arrangé d'une certaine façon, était l'emblème du mariage désiré par les filles, possédé par les femmes et regretté par les veuves: cela tout naïvement, et sans penser à mal.