En ce temps-là, je ne connaissais pas la signifiance de cette pointe de mouchoir, et je regardais faire ma mère, tout étonné. Lorsqu'elle eut fini, elle prit une gibe, sorte de forte serpe au bout d'un long manche, et, me tenant par la main, elle m'emmena à travers la forêt.
Elle marchait d'un pas rapide, m'obligeant ainsi à courir presque, muette, farouche, serrant ma main dans la sienne d'une pression égale et forte. Elle ne connaissait pas aussi bien la forêt que l'homme de la Mïon; et puis, d'ailleurs, son idée qui la poussait en avant l'empêchait de se bien diriger dans la nuit, de manière que, voulant aller à l'Herm, elle gauchit sur la droite beaucoup, vers le Lac-Nègre; ce que voyant et qu'elle avait failli son chemin, ma mère tourna droit vers le midi. Nous allions toujours sans mot dire, moi pressentant quelque chose de grave dans ce long silence, et ému par avance à la pensée de quelque terrible révélation. Dans les bois, les feuilles secouées par un vent humide tombaient au pied des arbres, ou quelquefois, enlevées par une rafale, tourbillonnaient dans la nuit, passant sur nos têtes comme une innumérable troupe de sansonnets emportés par la bourrasque. Dans les sentiers semés de feuilles mortes, des flaques d'eau pareilles à des miroirs sombres où rien ne se reflétait, clapotaient sous nos sabots. Et nous marchions toujours grand pas, ma mère, sa gibe sur l'épaule, moi entraîné par elle, et enveloppés tous deux de l'obscurité sinistre des bois. Enfin, sur les onze heures, nous vîmes sur la lisière de la forêt se dresser dans le ciel noir les toits pointus du château de l'Herm, et ma mère pressa le pas en contournant le coteau pour éviter le village. En arrivant au découvert, le ciel se montra gris, rayé de bandes noirâtres avec de grands nuages qui couraient vers l'est poussés par le vent de travers. En rencontrant les fossés de l'enceinte, ma mère les longea et, s'arrêtant en face de la porte extérieure, la tête haute, les yeux brillants, les cotillons fouettés par le vent, me dit:
—Mon drole, ton père est mort là-bas aux galères, tué par le monsieur de Nansac: tu vas jurer de le venger! Fais comme moi!
Et suivant le rite antique des serments solennels, usité dans le peuple des paysans du Périgord depuis des milliers d'années, elle cracha dans sa main droite, fit une croix dans le crachat avec le premier doigt de la main gauche et tendit la main ouverte vers le château.
—Vengeance contre les Nansac! dit-elle trois fois à haute voix.
Et, moi, je fis comme elle et je répétai trois fois:
—Vengeance contre les Nansac!
Cela fait, tandis que les grands chiens hurlaient au chenil, ayant côtoyé les maisons du village endormi, nous fûmes prendre le vieux grand chemin royal qui passe près de l'Herm et traverse les bois en se dirigeant vers Thenon. Trois quarts d'heure après, nous étions à la Croix-de-Ruchard, qui se trouve maintenant sur la lisière de la forêt, et, laissant La Salvetat sur la droite, nous rentrâmes dans les bois de La Granval, suivant les sentiers pour revenir à la tuilière, où nous fûmes rendus sur les deux heures du matin.
A l'âge que j'avais alors, le dormir est un besoin presque aussi fort que le manger et le boire. Lorsque je me réveillai le lendemain, il faisait grand jour, et j'étais seul dans le lit, ma mère étant partie de bonne heure au travail. Je restai là un moment, regardant à l'autre bout de notre masure une petite pluie fine qui tombait par la tuilée effondrée, faisant une flaque dans le sol, et lors je pensai à tous les malheurs qui nous tombaient dessus. La mort de mon père, quoiqu'elle m'eût fait une bien grosse peine, ne m'avait pas surpris, car nous nous y attendions, ma mère et moi. Souventes fois, parlant tous deux de ce que pouvait être cet enfer des galères, nous imaginions des choses si terribles, et pourtant si vraies, que la mort pouvait être considérée comme une délivrance. Oh! en être réduit à préférer la mort pour ceux qu'on aime, quelle triste chose! Aussi quelle haine farouche pour les Nansac grouillait en moi, pareille à un de ces nœuds de vipères accouplées que je trouvais parfois dans la forêt!