Après ces tristes pensers, j'éprouvais du soulagement à sentir dans mon cœur une grande reconnaissance pour M. Fongrave, qui avait été si bon pour nous. Il me semblait que tant que nous n'aurions pas en quelque manière marqué notre reconnaissance à l'avocat de mon père, je ne serais pas à mon aise. En cherchant en moi-même ce que nous pourrions faire pour ça, je vins à penser que lui envoyer un lièvre, ça serait à propos. Je me souvins alors que, dans le tiroir du cabinet, il y avait des setons ou lacets de laiton dont se servait mon père, et, sautant du lit incontinent, je mis ma culotte, soutenue à mode de bretelle par un bout de ficelle que j'avais faite avec du chanvre, et j'allai au tiroir. Je fus content de voir qu'il y avait une dizaine de setons, et, sans plus tarder, je pris une mique et, en la mangeant, je m'en fus à la recherche de passages de lièvres, où je pourrais en poser. Après avoir bien viré, tourné, je remarquai trois coulées assez fréquentées, et, le soir, ayant flambé trois de ces collets, je les cachai dans une poignée de fougères, et au soleil entrant, ou couchant, si l'on veut, je m'en fus les placer. Je posai le premier dans un passage à deux pas du sentier, attaché à une forte pousse de chêne. J'en mis un autre sur la lisière d'un bois à un endroit où j'avais connu que le lièvre passait souvent pour aller faire sa nuit dans les terres autour des villages, et enfin le troisième à la croisée de deux petits sentiers qui devait être un poste pour la chasse aux chiens courants.
Le lendemain matin, de bonne heure, je m'en fus voir mes setons: rien. Le surlendemain, rien encore. Le troisième jour, je trouvai qu'il m'en manquait un, enlevé sans doute par quelque garde; aux autres, rien encore. Je compris lors que je n'étais pas bien fin braconnier, mais je ne me décourageai point pour ça; en quoi j'eus raison, car le quatrième jour, approchant de mon dernier seton, je vis quelque chose de gris dans la coulée et je me mis à courir: c'était un beau lièvre étendu mort, le poil encore humide de la rosée de la nuit; je le ramassai et m'engalopai chez nous. Lorsque le soir ma mère vint, je lui montrai le lièvre en lui disant que c'était pour M. Fongrave que je l'avais attrapé. Elle me dit que c'était très bien; qu'il ne fallait jamais oublier ceux qui nous avaient fait du bien, et non plus ceux qui nous avaient fait du mal.
Je n'avais garde d'oublier ceux-ci; mais que faire, moi, drole d'une huitaine d'années? Comment venger la mort de mon père sur les messieurs de Nansac? Ils étaient riches, puissants, la terre était à eux; ils avaient un château inabordable à leur volonté, des domestiques, des gardes armés, et, moi, j'étais pauvre et chétif. Je pensais à ça souvent, sans rien imaginer, preuve que je n'avais pas de nature l'idée tournée au mal, quand, le mardi suivant, allant à Thenon avec ma mère pour tâcher de faire passer le lièvre à M. Fongrave, nous trouvâmes un homme qui portait un fusil à la bretelle et menait, par une corde, un méchant briquet qui avait le cou tout écorché. On causait en marchant, et, entre autres propos, l'homme vint à nous dire que son chien s'était pris dans un seton et qu'heureusement, lui, étant tout près à couper de la bruyère, l'avait ouï gueuler et l'avait tiré du lacet à moitié étranglé: entendant ça, je vins à penser que, le comte de Nansac chassant souvent dans la forêt, je pourrais lui tuer des chiens par ce moyen, et je fus content.
A Thenon, ma mère trouva un marchand établi sur la place de la Clautre, à Périgueux, qui venait souvent au marché les mardis, avec deux mulets de bât portant ses marchandises. Cet homme nous dit connaître M. Fongrave, qui lui avait plaidé une affaire, et promit de lui rendre le lièvre le lendemain, certainement. Sur cette assurance, nous revînmes à la tuilière.
Je n'allais pas souvent dans la forêt de l'Herm, qui était aux messieurs de Nansac, pour ne pas les rencontrer chassant, ou leurs gardes; mais un soir, ayant remarqué les endroits, j'y posai deux solides setons doublés et bien attachés à de fortes cépées de chêne, et m'en retournai tout courant. Le lendemain, c'était jour de chasse, et, de loin, j'entendais par intervalles la trompe du piqueur et les voix des chiens. Je ne sus rien de ce jour-là, et j'enrageais en moi-même, quand, le surlendemain, étant dans la forêt de La Granval, je trouvai, entre les Maurezies et le Lac-Viel, le piqueur de l'Herm qui sonnait des appels. Il me demanda si je n'avais pas vu un grand chien blanc et noir, marqué de feu aux pattes et au-dessus des yeux. Je lui répondis que non, et là-dessus, poussant son cheval, il s'en alla. Dans les villages aux entours de la forêt, on sut par ce piqueur que Taïaut, le chien de tête, était perdu. Moi, je ne disais rien, mais je soupçonnais qu'il pourrait bien être étranglé mort au pied d'un petit chêne, là-bas, dans la Combe-du-Loup. J'avais une forte envie de m'en accertainer, mais la crainte d'être vu et d'attirer les soupçons sur moi me retenait. Cependant, perdant patience, le dimanche, pendant la messe, sûr que tous, maîtres et domestiques y étaient, je courus à la Combe-du-Loup. Ha! la tête de Taïaut était là par terre dans la coulée, et tout le reste avait disparu, mangé par les loups: il payait pour notre pauvre chienne. Je détachai vite le seton et je m'en revins tout fier et content de ce commencement de vengeance. Au château, personne ne se douta de rien, et lorsque, quelques jours plus tard, Mascret trouva la tête de Taïaut à moitié mangée par les fourmis, on crut que le chien, n'ayant pas retraité avec les autres, avait été attrapé la nuit par les loups.
J'étais content, j'ai dit: pourtant quelque chose me fâchait; c'était que le comte ne sût pas que j'avais fait ce coup. Un beau jour, pensais-je, je le lui dirai bien; mais, pour le moment, c'était trop dangereux. La mort de mon père ne l'avait pas saoulé, d'ailleurs, et il cherchait encore à nous faire du mal à nous autres. Pour nous faire quitter le pays, et nous ôter le pain de la main, il voulut d'abord acheter la tuilière où nous demeurions; mais l'homme à qui elle appartenait, qui ne l'aimait guère, comme tout le monde dans le pays, du reste, refusa de la lui vendre. N'ayant pas réussi de ce côté, il imagina de faire revenir le fils de chez Tâpy, là où travaillait ma mère, lequel avait assez de la vache enragée du régiment, quoiqu'il se fût enrôlé volontairement. Le comte agit si bien qu'il lui fit avoir son congé, je ne sais sous quel prétexte; mais, en ce temps-là, les nobles comme lui faisaient tout ce qu'ils voulaient.
Voilà donc ma mère encore une fois chômant et à se demander d'où elle tirerait le pain. Juste en cet instant, comme pour répondre à la méchanceté du comte, un autre de ses chiens se prend encore à un seton; mais, cette fois, on le trouva, et Mascret dit:
—Si Martissou n'était pas mort aux galères, je jurerais que c'est lui qui a fait et posé ce collet!
Mais ça n'alla pas plus loin pour le moment: on crut que le chien s'était pris à un seton tendu pour le lièvre, comme ça arrive quelquefois.
Pourtant, une quinzaine de jours après, Mascret, qui avait son idée, me trouvant dans la forêt, tira le lacet de son carnier et me dit: