—Connais-tu ça?

La colère de toutes les canailleries du comte me monta tout d'un coup:

—Oui bien! dis-je, c'est moi qui l'ai posé!

—Ah! foutu méchant garnement, je vais te corriger!

Mais, me jetant en arrière, j'ouvris mon couteau en même temps, prêt à le planter dans le ventre du garde:

—Avance! si tu n'es pas un capon! Lorsque Mascret me vit ainsi, les sourcils froncés, les yeux flamboyants, la bouche grinçante, montrant les dents comme un jeune loup qui va mordre, il eut peur et s'en alla après force menaces.


Cependant l'hiver était là; les pinsons se rassemblaient par troupes, les mésanges quittaient les bois pour les jardins, les grives descendaient dans les prés, et les rouges-gorges venaient autour des maisons. C'est l'époque où l'on balaie la feuille dans les châtaigneraies, où l'on cure les rigoles des prés, où l'on ramasse le gland et autres broutilles comme ça, toutes choses que les gens font en s'amusant: il n'y a pas d'ouvrage pour les journaliers en ce temps-là. Voyant donc qu'elle n'aurait pas de travail autrement, ma mère, qui était bonne filandière, chercha du chanvre à filer, d'un côté et d'autre, et en trouva quelque peu. Elle se mettait une châtaigne sèche, toute crue, dans la bouche, pour faire de la salive, et filait ainsi du matin au soir, gagnant à peu près ses trois sous par jour: il n'y avait pas pour manger notre aise de pain. Heureusement, l'homme à qui était la tuilière nous avait donné des châtaignes à ramasser à moitié, de manière que nous en avions la valeur de deux sacs sur de la fougère, dans le fond de la cassine, ce qui nous assurait de ne pas mourir de faim cet hiver. Quant au bois, il ne nous manquait pas: nous en avions amassé un grand pilo pour la mauvaise saison sous un bout de hangar qui tenait encore un peu. Ce fut bien à propos, quand vint la neige, et qu'il fallut rester des journées entières au coin du feu. Pour m'amuser, cependant que ma mère filait sans relâche, moi, je m'essayais à faire des cages d'osier, ayant pour tout outil mon couteau et une baguette de fer que je faisais rougir pour percer les trous des barreaux.

L'hiver, on dit que c'est la bonne saison pour les riches; mais pour les pauvres, il n'en va de même. D'ailleurs, il n'y a pas de bonne saison pour eux. Ceux-là qui ont besoin de gagner leur vie sont encore plus malheureux lorsque le travail de terre manque: ainsi sont dans la campagne les pauvres mercenaires: il leur faut chômer lorsqu'il pleut ou neige, et jeûner aussi souvent. Outre ça, l'hiver, c'est le temps où il ferait bon être bien habillé de bonne bure épaisse, ou de bon cadis bourru, pour se préserver du froid; mais les pauvres gens sont obligés de passer les mois de gel avec leurs habillements d'été. Nous autres, dans cette baraque où l'eau et la neige tombaient par le trou de la tuilée où le vent s'engouffrait aussi, tuant quelquefois le chalel pendu au manteau de la cheminée, nous n'étions pas trop bien, comme on peut croire; surtout que nos habillements, toujours les mêmes, usés, percés, n'étaient guère chauds. Aussi, quand vint le printemps, que les noisetiers sauvages fleurirent leurs chatons et que les buis commencèrent à faire leurs petites marmites, il nous sembla renaître avec le soleil. Mais ce n'était pas le tout, il fallait manger et, pour manger, gagner des sous.

Ce qui fait la peine des uns arrange quelquefois les autres. Vers la mi-carême, la femme de Tâpy tomba malade, de manière que son homme manda à ma mère d'y aller pour la soigner, les droles aussi, et tenir la maison. La pauvre femme resta au lit un mois et demi et, aussitôt qu'elle put se lever, quoique bien faible, il lui fallut reprendre son travail, car Tâpy était un peu serré et même avare, de sorte que d'être obligé de payer une femme pour faire les affaires dans la maison, si peu que ce fût, alors qu'il en avait une à lui, ça le suffoquait; tellement bien, qu'il en voulait à sa femme d'être malade, comme si c'eût été sa faute, à la pauvre diablesse!