Voilà donc ma mère encore une fois sans travail, de manière qu'au bout d'un mois et demi, les quelques sous qu'elle avait amassés furent dépensés. Un jour vint où il n'y eut plus de pain chez nous, ni de pommes de terre. Les châtaignes, il y avait longtemps qu'elles étaient finies; de graisse, plus: nous faisions la soupe avec un peu d'huile rance, tant qu'il y en eut; dans un fond de sac, seulement, il restait un peu de farine de blé d'Espagne. Ma mère la pétrit, en fit des miques qu'elle fit cuire, en disant:

—Lorsqu'elles seront finies, il nous faudra prendre le bissac et chercher notre pain.

Entendant ça, je maudissais ce comte de Nansac qui était la cause de la mort de mon père aux galères, et qui voulait nous faire crever de misère. En moi-même je répétais ce que j'avais souvent ouï dire à ma mère:

—Le bon Dieu n'est pas juste de souffrir ça!

Si j'avais eu le fusil de mon père, qu'au greffe ils gardaient, je crois que je me serais embusqué dans la forêt pour tuer comme un loup ce méchant noble, lorsqu'il passait à cheval avec ses chiens, l'air froid et méprisant, criant, lorsqu'il rencontrait quelque paysan sur son chemin:

—Gare, manant!


En ruminant toutes ces choses pénibles, affolé par la misère, je vins à penser que nous étions à la veille de la Saint-Jean. C'est la coutume dans nos pays que, ce jour-là, on allume un feu sur les cafourches ou carrefours, auprès des villages et des maisons écartées. Dans les bourgs on en dresse un beau, recouvert de verdure et de feuillage, avec, à la cime, un bouquet de lis, de roses et d'herbes de la Saint-Jean, qu'on s'arrache après. Comme autrefois le druide célébrant la fête du solstice, à la tombée de la nuit, le curé vient bénir le feu en cérémonie: ainsi faisait celui de Fanlac, de qui j'ai appris cela. Lorsque le feu tire à sa fin, ceux qui n'ont pu attraper le bouquet emportent des charbons pour garder la maison du tonnerre, après avoir sauté le brasier pour se préserver des clous.

Au temps que nous demeurions à Combenègre, d'où l'on voyait au loin s'étager les coteaux et les puys, j'aimais à regarder, ce soir-là, ces milliers de feux qui brillaient dans l'ombre, sur une immense étendue de pays, jusqu'à l'extrémité de l'horizon, où le vacillement incertain de la flamme se percevait à peine, comme une étoile perdue dans les profondeurs du ciel. Sur les cimes, les feux, tirant à leur fin, quelquefois s'obscurcissaient un instant, puis, ravivés par l'air, jetaient encore quelques clartés pour finir par s'éteindre alors que d'autres, dans la vigueur de leur première flambée, montaient dans le ciel noir comme des langues de feu.

De la tuilière, au milieu des bois, on ne pouvait pas apercevoir tous ces feux, mais je ne m'en souciais guère, car, sur le coup où j'avais pensé à cela, m'entra comme une balle dans la tête cette idée: mettre le feu à la forêt de l'Herm! De cet instant, je ne m'occupai d'autre chose; la nuit, j'en rêvais. Ce n'était pas la résolution perverse d'un enfant précocement méchant, faisant le mal pour le mal, par plaisir; non. A la guerre sans pitié du comte je répondais par une guerre semblable; ne pouvant le tuer,—ce que j'aurais fait alors sans remords,—je lui causais un grand dommage. Je tenais mon serment, je vengeais mon père; cette pensée me faisait du bien. Tout ça n'était pas, à ce moment-là, aussi net dans ma tête que je le dis aujourd'hui, mais je le sentais tout de même.