Le difficile était d'en venir à mes fins. J'y songeais tous les jours, cherchant les moyens, les pesant, les comparant, et, finalement, m'arrêtant aux meilleurs, c'est-à-dire à ceux qui pourraient rendre l'incendie plus considérable.

Le premier point, c'est qu'il fallait attendre un jour où il venterait fort; le second, que le vent devait venir de l'est, du côté de Bars, pour ne pas brûler la forêt de La Granval, ni celle du Lac-Gendre, ce que je n'aurais voulu pour rien au monde, mais seulement celle de l'Herm. La troisième condition, c'est qu'il fallait allumer le feu à un endroit d'où il pût gagner facilement tous les bois du comte de Nansac, car, de préparer plusieurs foyers, c'était appeler les soupçons; mis à une seule place, ça passerait pour un accident. Enfin, le quatrième point, c'est qu'il fallait mettre le feu la nuit, afin que les secours ne vinssent pas arrêter l'incendie à son début.

Pour un enfant de mon âge, tout ça n'était pas trop mal arrangé; le malheur était que ce fût pour une mauvaise action; mais, poussé au mal, je n'étais pas le seul coupable.

Tandis que je ruminais ces choses dans ma tête, ma mère, ayant su qu'on avait besoin de faneuses au Cheylard, y alla le lendemain, me laissant seul pour tout le temps des fenaisons, car c'était trop loin pour revenir chaque soir. Elle se fâchait de ça, mais je la tranquillisai en l'assurant que je ne m'inquiétais point d'être seul. Si je lui avais dit la vérité, j'aurais dit que j'en étais content. Le premier jour, je l'accompagnai jusqu'au Cheylard, où, ayant demandé quelque peu d'argent d'avance sur ses journées, elle acheta chez le fournier de Rouffignac une tourte de pain que j'emportai.

Mon plan était bien arrêté, je n'avais plus qu'à chercher un bon endroit et à attendre le moment propice. Il y avait une différence de trois ou quatre ans entre les coupes de la forêt de l'Herm et celles de La Granval qui se jouxtaient. Les premières étaient bonnes à couper l'hiver prochain, de manière que la divise, ou limite, était facile à trouver et à suivre, surtout avec les grosses bornes cornières qu'il y avait de distance en distance. Ayant bien considéré les choses, je me décidai pour une place où les bois de l'Herm entraient en coin dans les autres. Il y avait justement là un vieux fossé à moitié comblé: je cavai un petit four dans le talus, comme ceux que font les enfants pour s'amuser, j'assemblai quelques brassées de broussailles dans le fossé, et je m'en revins sans avoir été vu de quiconque.

Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Il faisait un soleil brûlant qui séchait sous bois les herbes et les brindilles, ce qui me réjouissait, en me faisant espérer une belle flambée; mais point de vent. Pourtant, un matin, avec la lune le temps changea, et un fort vent d'est se mit à souffler, à mon grand contentement. Toute la journée, je trépignai, impatient, et, la nuit venue, j'emplis un vieux sabot de braises et de cendres, et, le cachant sous ma veste, je m'encourus à travers les bois.

Des nuages grisâtres filaient au ciel, le temps était orageux, le vent soufflait chaud, sous les taillis, courbant les fougères et la palène, ou herbe forestière, et balançant à grand bruit les têtes des baliveaux et des arbres de haute futaie. Aussi, tout en galopant, je me disais: «Pourvu qu'il ne pleuve pas cette nuit!»

Lorsque j'arrivai à mon endroit, j'étais essoufflé et tout en sueur. Il pouvait être sur les dix heures: je retrouvai mon petit four en tâtonnant, et aussitôt, vidant mon sabot dedans, je le bourrai d'herbes sèches et me mis à souffler sur les braises. L'herbe flamba rapidement: j'y ajoutai quelques brindilles, et, à mesure que le feu prenait, des petits morceaux de branches mortes. Après qu'il fut bien allumé, j'y jetai une brassée des broussailles sèches que j'avais amassées et, incontinent, la flamme monta, gagnant le bois. Bientôt, sous l'action du vent, le taillis fut en feu, et je me sauvai comme j'étais venu, par les fourrés, emportant le sabot qui m'aurait dénoncé.

Arrivé à la tuilière, les mains saignantes, les jambes éraflées par les ronces, je me couchai tout habillé, agité, inquiet, ne craignant qu'une seule chose, que le feu ne s'éteignît de lui-même, ou par l'orage qui ronflait au loin. Vers une heure après minuit, j'entendis de grands bruits, et, me levant, je sortis. Le tocsin sonnait aux clochers d'alentour, avec des tintements pressés, sinistres. Une immense lueur rouge ensanglantait les nuages qui s'enfuyaient emportés par le vent, et éclairait les coteaux. Des clameurs montaient des villages voisins de la forêt: l'Herm, Prisse, Les Foucaudies, La Lande; et, au milieu des bois, on entendait les cris des gens des Maurezies, de la Cabane, du Lac-Viel, de La Granval, qui couraient au secours.

Alors je fus pris d'un grandissime désir de contempler mon ouvrage. Ayant laissé passer ces gens, je gagnai à travers les coupes un des endroits les plus élevés de la forêt, où il y avait un grand hêtre sur lequel j'étais monté plus d'une fois, et, l'embrassant aussitôt, je me mis à grimper.