A mesure que je montais, je découvrais le feu, et, arrivé au faîte, l'incendie m'apparut dans toute son étendue. La forêt de l'Herm brûlait sur une demi-lieue de largeur, semblable à un grand lac de feu. Les taillis, desséchés par la chaleur, flambaient comme des sarments; les grands baliveaux isolés au milieu de l'incendie résistaient plus longtemps, mais, enveloppés par les flammes, le pied miné, ils finissaient par tomber avec bruit dans l'énorme brasier où ils disparaissaient en soulevant des nuages d'étincelles. La fumée chassée par le vent découvrait ce flot qui s'avançait rapidement, dévorant tout sur son passage. Les oiseaux, réveillés brusquement, s'élevaient en l'air, et, ne sachant où aller dans les ténèbres, voletaient effarés au-dessus du foyer géant. Sur le sourd grondement de l'incendie s'élevaient dans la nuit les pétillements du bois vert se tordant dans la flamme, les craquements des arbres chus dans l'amoncellement de charbons ardents, et les voix des gens affolés travaillant à préserver leurs blés mûrs. Dans les clairières, des langues de feu s'allongeaient comme d'immenses serpents, et s'arrêtaient finalement à la lisière des bois. Sur le seuil des maisons d'alentour, inondées d'une aveuglante lumière, des enfants en chemise regardaient tranquillement brûler la forêt du comte de Nansac. Les lueurs de l'immense embrasement se projetaient au loin sur les collines, éclairant les villages de rougeurs sinistres qui se reflétaient dans le ciel incendié. Plus près, au-dessus des maisons basses du village, les tours et les grands pignons du château de l'Herm se dressaient comme une masse sombre où brillaient dans les vitres des reflets enflambés.

Je restai là, à cheval sur une grosse branche, jusqu'à la pointe du jour, suivant les progrès du feu, qui, sauf en quelques coins préservés par un bout de chemin, ne s'arrêta qu'après avoir dévoré toute la forêt, laissant après lui un vaste espace noir d'où s'élevaient des nuages de fumée. Alors, repu de vengeance, je descendis de mon arbre, et m'en retournai à la tuilière, plein d'une joie sauvage.

Merci à mon petit four, on crut que le feu avait été mis par des enfants en s'amusant; ils furent interrogés, tous ceux de par là, à tour de rôle; mais inutilement: le comte de Nansac en fut pour six ou sept cents journaux de bois brûlés.

Dès lors, il me sembla que je devenais un homme. L'orgueil de ma mauvaise action me grisait; je mesurais ma force à son étendue, et je me complaisais dans le sentiment de ma haine satisfaite. De remords, je n'en avais pas l'ombre, pas plus que le sanglier qui se retourne sur le veneur, pas plus que la vipère qui mord le pied du paysan. Au contraire, la réussite de mon projet m'affriandait jusqu'à me faire songer aux moyens de me venger encore.

Le dimanche, quand vint ma mère passer la journée à la tuilière, elle me demanda si je n'avais pas eu peur, la nuit de l'incendie, à quoi je répondis que non, et que, tout à l'opposé, je m'étais réjoui en voyant brûler les bois du comte.

A l'air dont je dis cela, elle me regarda, prise d'un soupçon, et puis, comprenant tout à coup, se jeta sur moi, m'enleva contre sa poitrine et m'embrassa furieusement.

—Ah! dit-elle en me reposant à terre, il ne sera jamais assez puni!


Trois ou quatre jours après, les fenaisons finies, la pauvre femme revenait tard, recrue, épuisée de fatigue, pour avoir peiné toute une longue journée de quinze heures sous un soleil pesant. Elle se hâtait fort afin d'arriver avant l'orage qui la suivait, mais elle eut beau se presser, un peu après avoir passé La Salvetat, les nuages crevèrent à grand bruit, et toute en sueur, haletante, une pluie froide mêlée de grêlons lui tomba dessus, de manière qu'au bout de trois quarts d'heure, lorsqu'elle arriva sous cette pluie battante, trempée jusqu'à la peau, elle triboulait, c'est-à-dire grelottait, et n'en pouvait plus. N'ayant pas d'autres habillements pour se changer, elle se coucha, et, moi, j'en fis autant. Toute la nuit je la sentis contre moi, brûlante, agitée par la fièvre, et tourmentée dans son demi-sommeil de mauvais rêves qui la faisaient déparler, ou délirer. Le matin, comme c'était une vaillante femme, elle voulut se lever; mais, ayant mis la marmite sur le feu pour faire cuire des pommes de terre, elle fut obligée de se recoucher, prise de frissons avec de forts claquements de dents, et se plaignant d'un grand mal dans les côtés.

La voyant ainsi, je la couvris de tout ce que je pus trouver, de son cotillon séché, et, finalement, de ma veste, mais elle frissonnait toujours. Je pensai alors à aller quérir du secours, mais lorsque je lui en parlai, elle me dit faiblement: