—Ne me quitte pas, mon Jacquou!…

Comme on doit penser, j'étais bien inquiet. Ne sachant que faire pour apaiser la soif qui la tourmentait, je coupai en quartiers des pommes d'anis que la pauvre femme avait portées pour moi dans la poche de son tablier, et, les faisant bouillir, j'en fis une espèce de tisane que je lui donnais lorsqu'elle demandait à boire, ce qui était souvent. Quelquefois, je me disais que, si elle pouvait s'endormir, je courrais jusqu'aux Granges pour avoir du secours; mais, quand je me bougeais le moindrement, elle ouvrait les yeux et disait:

—Tu es là, mon Jacquou? ne me laisse pas! Et je lui répondais, en lui prenant la main:

—Ne crains point, mère, je ne te quitterai pas.

Et elle refermait les paupières, brisée par la fièvre, et la poitrine haletante, oppressée.

Lorsqu'elle s'assoupissait un peu, j'allais sur la porte et j'épiais si quelqu'un passait par là. Mais dans cet endroit sauvage, où personne n'avait affaire, qui n'était sur aucun chemin, on ne voyait guère jamais personne, sinon, de loin en loin, un pauvre diable longeant l'orée des bois, sa serpe sous son sans-culotte, ou autrement dit sa veste, et s'en allant faire son faix dans les taillis. Et, personne ne se montrant, je rentrais bien ennuyé, et lorsque ma mère se réveillait, j'essayais de lui faire comprendre qu'il lui fallait avoir la patience de rester deux heures seule, tandis que j'irais chercher quelqu'un; mais à tout ce que je pouvais lui dire, elle ne savait que répondre toujours:

—Ne me quitte pas, mon Jacquou!

Ou bien, n'ayant pas la force de parler, elle secouait la tête pour dire non.

La nuit d'après, elle se mit à délirer, parlant de guillotine, de galères, appelant son pauvre homme, mort là-bas, sur une planche nue, les fers aux pieds. Tous nos malheurs lui revenaient dans la tête, et l'affolissaient. Elle criait après le comte de Nansac, et reniait la vierge Marie qui n'avait pas sauvé son homme. Dans sa fièvre, elle battait des bras sur le couvre-pieds pour chasser le bourreau qu'elle disait voir au fond du lit, ou cherchait à se lever pour aller rejoindre son Martissou qui l'attendait. J'avais grand-peine à la calmer un peu; il me fallait monter sur le lit, la prendre par le cou et lui parler comme à un petit drole en l'embrassant. Au matin, harassée de fatigue, elle s'assoupit un peu et, moi, la voyant ainsi, je crus qu'elle allait mieux; mais, lorsqu'elle se réveilla en sursaut avec une longue plainte, je vis bien que non. Sa respiration devenait de plus en plus pénible, précipitée, et la fièvre était si forte que sa main brûlait la mienne. La journée se passa ainsi, et quand revint la nuit, elle ne pouvait plus parler, mais se doulait et s'agitait désespérément. Oh! quelle nuit! Qu'on s'imagine un enfant de neuf ans, seul dans une cahute perdue au milieu des bois, avec sa mère agonisante! Pendant plusieurs heures, la pauvre malheureuse se débattit contre la mort, faisant aller follement ses bras, essayant d'arracher le couvre-pieds, se soulevant tout entière dans les transports de la fièvre, les yeux égarés, la poitrine haletante, et retombant sur le lit, le souffle lui faisant défaut un instant, pour reprendre encore par un pénible effort. Vers la minuit ou une heure, la fièvre cessa, et un bruit rauque sortit de sa poitrine, le rommeau ou râle de la mort! Cela dura une demi-heure; j'étais sur le banc près du lit, et, à moitié couché, je tenais la main de ma pauvre mère serrée contre ma poitrine. La connaissance lui revint tout à fait à la fin; elle tourna vers moi ses yeux pleins d'un angoisseux désespoir et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues amaigries et hâlées; puis ses lèvres remuèrent, le râle s'arrêta: elle était morte.

Alors, moi, plein de douleur et d'épouvante, je l'appelai: