Le soleil me réveilla, et je me remis en marche; mais j'avais tellement faim qu'en passant dans un village appelé La Suzardie, et voyant sur sa porte une femme qui avait une bonne figure, je surmontai ma honte et je lui demandai la charité, «pour l'amour de Dieu», selon l'usage, et en baissant les yeux. La femme alla me chercher un morceau de pain, qui était aussi noir et dur que pain que j'aie vu; malgré ça, je me mis à le manger tout de suite comme un affamé que j'étais. Alors, m'ayant questionné, comme de bon juste, mes réponses ouïes, cette femme m'enseigna le chemin du château d'Auberoche, assez près de Fanlac, où peut-être on me prendrait. Mais, arrivé à Auberoche, le maître valet me dit, sans autre explication, qu'on n'avait pas besoin de moi céans.
Je commençais à croire que quelque sorcière m'avait jeté la mauvaise vue; mais que faire à cela? Je repartis donc, et, grimpant le rude coteau pelé au fond duquel est le château, je m'en allai vers Fanlac.
Tout en montant le chemin roide et pierreux bordé de murailles de pierres sèches, je faisais de tristes réflexions sur mon sort. Depuis trois jours que je galopais le pays, j'avais vu des enfants de mon âge dans les maisons bourgeoises et chez les paysans, et je songeais que ceux-là étaient heureux qui avaient leurs parents autour d'eux, une demeure où se retirer, et la vie à souhait, ou tout au moins le nécessaire. Non pas qu'une basse envie me travaillât, mais, en comparant ma destinée à la leur, je sentais plus vivement mon isolement et mon dénuement de toutes choses. Tout de même, je tâchais de prendre courage en suivant ce chemin pénible, mû par l'espérance. Le soleil rayait fort et tombait d'aplomb sur ma figure hâlée; il faisait une chaleur à faire bader les lézards, ou luserts, comme dit l'autre, et les pierres du chemin brûlaient mes pieds nus. Aussi, lorsque je fus sur la crête du haut coteau rocailleux où est pinqué le petit bourg de Fanlac, j'étais rendu, et je m'assis à l'ombre de la vieille église pour me reposer.
Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d'où l'on domine le pays, que mes chagrins s'apaisaient. C'est qu'à mesure qu'on monte, l'esprit s'élève aussi; on embrasse mieux l'ensemble des choses de ce bas monde où tant de misères sont semblables aux nôtres, et l'on se résigne. Et puis on respire mieux sur les hautes cimes et, en ce moment, avec l'air pur, l'ombre et le repos me donnaient un bien-être qui m'engourdissait. Le bourg était désert quasi, la plupart des gens étant dans les terres à couper le blé. De tous côtés les cigales folles grinçaient leur chanson étourdissante, toujours la même, et, autour du clocher, dans le ciel d'un bleu cru, les hirondelles s'entre-croisaient avec de petits cris aigus. Un écho affaibli des chansons des moissonneurs montait de la plaine et se mêlait aux voix des bestioles de l'air. Sur la petite place devant l'église, au pied d'une ancienne croix, un coq grattait dans le terreau et appelait ses poules pour leur faire part d'un vermisseau. Je contemplais tout cela, machinalement, les yeux demi-clos, bercé par ces bruits qui m'enveloppaient, et alangui par le manque de nourriture. Tandis que j'étais là, rêvant vaguement au sort qui m'attendait, l'Angélus de midi sonna dans le clocher, envoyant au loin, sur la campagne brûlée par le soleil, un son clair, et faisant vibrer la muraille massive contre laquelle je m'étais adossé. Puis la cloche se tut, et le curé sortit de l'église, où il venait sans doute de remplacer son marguillier occupé à la moisson. En me voyant, il s'arrêta et me dit avec une voix forte, mais bonne pourtant:
—Que fais-tu là, petit?
Je m'étais levé, et, pendant que je lui racontais mon histoire, en gros, il me regardait d'un air de compassion. J'étais bien fait pour ça, car, depuis que je traînais mes habillements, ils étaient en guenilles. Ma culotte trouée laissait voir ma peau, et, tout effilochée, ne me venait guère qu'au-dessus du genou, tenue tant bien que mal par une cheville de bois à mode de bouton. Ma veste était de même, déchirée partout, et ma chemise, sale, usée et toute percée. Mes pieds nus et poussiéreux étaient égratignés par les ronces, et mes jambes de même. J'étais nu-tête aussi, mais, dès cette époque, j'avais une épaisse tignasse qui me gardait du soleil et de la pluie. A mesure que le curé m'examinait, je voyais, dans ses yeux couleur de tabac, sourdre une grande pitié. C'était un homme de taille haute, fort, aux cheveux noirs grisonnants, au front carré, aux joues charbonnées par une barbe rude de deux jours. Son grand nez droit, charnu, partageait une figure maigre, et son menton avancé, avec un trou au milieu, finissait de lui donner un air dur qui m'effrayait un peu; mais ses yeux, où se reflétait la bonté de son cœur, me rassuraient.
Quand j'eus fini de parler, le curé me dit:
—Viens avec moi.
La maison curiale était là, tout près de l'église, la porte donnant sur la petite place, pas loin d'un vieux puits à la margelle usée par les cordes à puiser l'eau. Entré que je fus derrière le curé, sa servante, qui était en train de tremper la soupe, s'écria: