L'âne du commun est toujours le plus mal bâté.

Et ainsi de suite; il n'était jamais à court.

Il les faisait bon voir tous les deux, le frère et la sœur, aller à la messe, le dimanche, habillés à la mode de l'ancien temps. Lui, en habit à la française de drap bleu de roi, avec un grand gilet broché, une culotte de bouracan, des bas chinés l'été, de hautes guêtres de drap l'hiver, de bons souliers à boucle d'acier, et un tricorne noir bordé sur ses cheveux gris attachés en queue, représentait bien le gentilhomme campagnard d'avant la Révolution. Elle, avec sa coiffe à barbes de dentelles, son fichu de linon noué à la ceinture, par derrière, sa jupe de pékin rayé qui laissait voir la cheville mince et le petit soulier, son tablier de soie gorge-de-pigeon et ses mitaines tricotées, mince de taille, de démarche légère, semblait une jeune demoiselle d'autrefois, n'eût été ses cheveux blancs.

A la sortie, elle prenait le bras de son frère, tenant de l'autre main son livre d'heures, et, sur la petite place, tout le monde venait les saluer et les complimenter, tant on les aimait. Et elle voyait là tout son monde, s'informait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens chez elle, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin vieux, de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-là, elle donnait les affaires auxquelles elle avait travaillé dans la semaine: bourrasses, ou langes, et brassières pour les petits nourrissons, cotillons et chemises pour les pauvres femmes. Elle et le curé connaissaient tout le pays sur le bout du doigt, et ils se renseignaient l'un l'autre sur les gens. Ce que l'un était mieux à même de faire, il le faisait; et ces deux cœurs d'or, ces charitables amis des malheureux, ne s'arrêtaient pas aux bornes de la paroisse, ils ne craignaient pas d'empiéter chez les autres, heureusement, car aux environs, ni même à beaucoup de lieues à la ronde, on ne trouvait guère de curés et de nobles comme ceux-ci.

Moi, dans le commencement, j'étais tout étonné de voir ça. Avant celui de Fanlac, je n'avais connu en fait de curés que dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm, qui nonobstant son gros ventre avait l'air d'un fin renard, d'un attrape-minon, et puis le curé de Bars, mauvais avare bourru, qui avait du cœur comme une pierre. De nobles, je n'avais vu que le comte de Nansac, orgueilleux et méchant, qui était la cause de tous mes malheurs. Aussi dans ma tête d'enfant il s'était formé cette idée que les curés et les nobles étaient tous des mauvais. A mon âge, cette manière de raisonner était excusable, d'autant plus que je n'étais jamais sorti de nos bois; et il y a pas mal de gens, plus âgés et plus instruits que je ne l'étais, qui raisonnent de cette façon. Mais en voyant combien je m'étais trompé, j'avais une grande bonne volonté de me rendre utile à ceux qui me traitaient si bien, et je m'ingéniais à leur marquer ma reconnaissance. La demoiselle Hermine aimait beaucoup les donjaux; aussi, à la saison, je me levais avant le jour pour passer le premier dans les bois où l'on en trouvait. Et comme j'étais content de lui en apporter un beau panier qui lui faisait pousser des exclamations:

—Oh! les belles oronges!

La jument blanche du chevalier n'avait jamais été étrillée, brossée, soignée, comme depuis que j'étais là: car, auparavant, Cariol, le domestique, prenait surtout soin de ses bœufs et la soignait un peu à coups de fourche, ainsi qu'on dit. Maintenant elle était bien en point et luisante, de manière que le chevalier lui-même, un jour que je la lui amenais pour monter, avec sa selle de velours rouge frappé, et les boucles de la bride à la française brillantes comme l'or, me dit jovialement:

—C'est bien, mon garçon…

Qui aime Bertrand aime son chien.

Pour le curé, lui, c'était un homme comme il n'y en a guère; il n'était sensible à rien de ce que tant de gens estiment. L'argent, il en avait toujours assez, pourvu qu'il pût faire la charité; du boire et du manger, il s'en moquait, disant que des haricots ou des poulets rôtis, c'est tout un. Et, à ce propos, il faisait quelquefois la guerre au chevalier qui était un peu porté sur sa bouche et, pour citer quelque chose de délicat, usait de ce dicton: