Le lendemain, ayant déjeuné de bonne heure, la demoiselle Hermine me dit:

—Te voilà dix sols pour faire le garçon.

Je la remerciai bien et je m'en fus tout joyeux. J'avais déjà, en sous et en liards, vingt-deux sous et demi, noués dans un coin de mon mouchoir; j'y ajoutai les dix sous, et je m'en allai, me croyant riche déjà. Je descendis passer à Glaudou, de là sous Le Verdier, et je montai à travers les bruyères prendre le vieux grand chemin du plateau, près de La Maninie, à un endroit appelé Coupe-Boursil, ce qui n'est pas un nom trop rassurant; mais, en plein jour, mes trente-deux sous et demi ne risquaient rien. Ce chemin était très large, comme ça se voit encore en plusieurs places. On dit que c'est celui que suivit le maréchal Boucicaut lorsqu'il alla assiéger Montignac. Il faisait très chaud; sous le soleil brûlant, les cosses des genêts éclataient avec bruit, projetant au loin leurs graines noires: aussi j'avais seulement, sur mon gilet, une blouse bleue, toute neuve, et j'étais coiffé d'un de ces chapeaux de paille que les femmes, par chez nous, tressaient à leurs moments de loisir en allant aux foires ou en gardant le bétail. La paille n'était pas aussi fine que celle des chapeaux qu'on vend partout aujourd'hui; mais elle était plus solide, et, dans les campagnes, tout le monde portait de ces chapeaux—les paysans, s'entend. Un quart d'heure avant d'arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je m'en fus passer au village de Lécheyrie, puis le long des murs du jardin du château de Beaupuy, d'où je finis de descendre dans le vallon de la Laurence, où se trouve la chapelle de Saint-Rémy, à un petit quart de lieue au-dessus d'Auriac.

Au long des prés, sur le bord du vieux chemin, dans une espèce de communal, est bâtie la vieille chapelle aux deux pignons ornés de figures grimaçantes. Autour, l'herbe pousse maigre et courte sur le terrain pierrailleux et sablonneux; mais, tout contre les murs, la terre bien fumée par les passants fait foisonner des orties, des carottes sauvages, des choux d'âne, des menthes âcres d'une belle venue. En temps ordinaire, cet endroit a l'air triste, abandonné, et cette construction, aux murs noircis par les siècles, ressemble à une grande chapelle de cimetière.

Au contraire, les jours de pèlerinage, le lieu est bruyant et animé. On y vient de loin, plus que de près: les saints sont comme les prophètes, ils n'ont pas grand crédit chez eux. Les paroisses des environs, au-dessus et en aval de Montignac, y envoient bien des pèlerins, mais c'est surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme à ces Limougeaux la dévotion ne fait pas perdre la tête, quoiqu'ils aient une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de leurs mulets des fruits de la saison, mais surtout des melons. C'est la fête des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de paille, ils sont là étalés, petits, gros, de toutes les espèces: ronds comme une boule, ovales comme un œuf, aplatis aux deux bouts, melons à côtes, lisses, brodés, verts, jaunes, grisâtres, est-ce que je sais? Et il s'en vend! C'est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de Brives et d'Objat sont bien plus précoces que par ici; en sorte que les gens de chez nous venus à la dévotion tiennent à emporter un melon. C'est une sorte de témoignage qu'on a été à la Saint-Rémy d'Auriac.

Je dis d'Auriac, parce que saint Rémy a encore une autre dévotion en Périgord; c'est à Saint-Raphaël, sur les hauteurs, entre Cherveix et Excideuil. Il y a là, dans l'église, le tombeau du saint que l'on va chevaucher, comme à Auriac on se frotte à sa statue, pour guérir de toutes sortes de maladies et douleurs, et on y est guéri comme à Auriac.

Autrefois, le tombeau de saint Rémy n'était pas au bourg de Saint-Raphaël, mais à une cafourche de quatre chemins, où aboutissaient quatre paroisses: Cherveix, Anlhiac, Saint-Médard et Saint-Raphaël. Comme ce tombeau attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses se le disputaient. Un jour, les gens d'Anlhiac amenèrent leurs meilleurs bœufs, les attelèrent à la pierre du tombeau, mais ne purent la faire bouger d'une ligne. Ceux de Saint-Médard essayèrent ensuite et ne réussirent pas davantage. Alors les riches propriétaires de Cherveix, avec leurs grands forts bœufs de la plaine, bénis pour la circonstance, montèrent sur les coteaux et à leur tour essayèrent d'entraîner la susdite pierre; mais sans plus de succès que les autres. Enfin les gens de Saint-Raphaël vinrent en procession avec un âne—tout ce qu'ils avaient, les pauvres!—et après que le curé eût invoqué le grand saint Rémy, l'âne attelé au tombeau traîna facilement la pierre, à travers les friches, jusqu'à Saint-Raphaël, où elle est restée.

Voilà ce que racontent les gens du pays; moi, je ne garantis rien.

Pour en revenir à la dévotion d'Auriac, c'est encore une foire aux paniers; non pas de ces paniers de vîmes grossiers pour vendanger ou ramasser les noix et les châtaignes, mais de ces jolis paniers en osier blanc, de toutes formes, depuis le grand panier plat pour porter les fromages de chèvre au marché, jusqu'au joli petit panier de demoiselle à cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles à fruits, et ces belles panières rondes ou carrées, à deux couvercles, où il se tient tant d'affaires, lorsqu'on revient de la foire.

Il y a là aussi, pour soutenir les gens venus de loin, des boulangers de Montignac, vendant des choines et des pains d'œufs parfumés au fenouil, et aussi des marchandes de tortillons. Puis, contre les haies, à l'ombre, bien abritées de branchages, des barriques sont là, en chantier, où l'on vend le vin à pot et à pinte.