Lorsque j'eus dépassé le moulin de Beaupuy, et que je fus sur la petite hauteur qui domine le vallon, je m'arrêtai, tâchant de reconnaître la Lina dans cette foule de monde qui était autour de la chapelle, mais je ne le pus. Je voyais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des pailloles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariolés, mais c'était tout. Me remettant alors en marche, je finis d'arriver à la chapelle et je commençai de chercher dans tout ce peuple. Je fus un bon moment à me promener partout, enjambant les tas de melons, les paniers de pêches, poussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour avancer, et je ne voyais pas Lina. «Sa mâtine de mère, me pensai-je, l'aura peut-être empêchée de venir!…» Tandis que j'étais là assez ennuyé à cette idée, voici montant du bourg, dans le chemin bordé de haies épaisses, la procession du pèlerinage. Comme je regardais si Lina n'était pas dans les rangs, j'ouïs dire derrière moi:
—Eh bien! il pense joliment à toi!
Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre fille:
—Ha! te voilà donc! Et comment ça va-t-il vous autres? Il y a un gros moment que je vous cherche; où étiez-vous donc?
—Nous ne faisons que d'arriver.
—Aussi je me disais: «Si elle était là, je l'aurais vue, pour sûr!»
Et voilà que nous nous mettons à babiller tous trois; non pas de choses bien curieuses, peut-être, mais il suffit que ce soit avec celle qu'on aime, pour y prendre plaisir. A de certaines paroles, quelquefois, on comprend qu'elle veut faire entendre autre chose que la signification des paroles, et on l'entend, encore qu'on ne soit pas bien fin, car, pour ces affaires-là, on a toujours assez d'esprit. Et puis il y a la joie de la présence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains qui se serrent, et on regarde les lèvres s'agiter vives et souriantes, et on est heureux des petits rires musiqués qui laissent voir les dents saines et blanches.
Pendant que nous étions à caqueter, la procession arriva. En tête, comme de bon juste, le marguillier portant la croix, petit homme brun, qui avait l'air pas mal farceur, et se réjouissait d'avance, ça se voyait dans ses yeux pétillants, de ce que cette journée allait lui rapporter. Ensuite, sur deux files, les pèlerins les plus dévots, qui sortaient d'ouïr une messe à la paroisse, et venaient encore à celle de Saint-Rémy bien plus estimée ce jour-là. Ces pèlerins, c'étaient des femmes des paroisses des environs de Montignac; puis celles venues du causse de Salignac, qui tire vers le Quercy, coiffées de mouchoirs à carreaux rouges et jaunes, habillées de cotillons de droguet avec des devantaux rouges; puis d'autres du causse de Thenon et de Gabillou, en bas bleus, avec des coiffes à barbes et des fichus d'indienne à grandes palmes, retenus par devant avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus grande part, c'étaient des femmes du bas Limousin, tirant vers la frontière de l'Auvergne, habillées de cadis, coiffées de bonnets en dentelle de laine, noirs, comme des béguins, avec par-dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, à fonds hauts avec des rebords par devant semblables à de grandes visières. Celles-là marchaient lourdement, chaussées de gros souliers ferrés, comme leurs maris. Les hommes étaient habillés, selon leur pays, de culotte en grosse toile de sacs, ou de droguet; peu de blouses, mais des vestes de bure, ou des gipous de forte étoffe bleue, avec des poches par derrière dans les pans écourtés de cette espèce d'habit. Et c'est là qu'on connaissait les gens ménagers de leur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d'un côté, et à la petite roquille de terre brune qui dépassait dans l'autre poche, bouchée avec une cacarotte, ou épi de blé d'Espagne égrené. Il y en avait qui au lieu de pain avaient dans leur poche un tortillon, mais ceux-là passaient pour des prodigues.
Tous ces hommes, leur grand chapeau noir à larges bords à la main, marchaient lentement dans la pierraille poussiéreuse avec leurs lourds souliers, sous un soleil brûlant qui leur faisait cligner les yeux. Les femmes, leur chapelet d'une main, et portant de l'autre un petit cierge dont la flamme se voyait à peine sous ce soleil aveuglant, suivaient à petits pas en remuant les lèvres. Parmi les gens sains, on voyait des boiteux traînant avec une béquille une jambe attaquée du mal de Saint-Antoine, ou érysipèle; d'autres qui avaient un bras en écharpe, plié dans des linges tout blancs pour la circonstance; et d'autres encore qui avaient attrapé un effort, comme en témoignait leur culotte soulevée par une grosseur à l'aine. Entre tous ces visages brûlés par les fenaisons et les métives, il y avait des figures malades, jaunes, terreuses, qui sentaient la fièvre et la misère. Quelques-uns à demi aveugles, un bandeau sur les yeux, étaient menés par la main. Tout ce monde venait demander la guérison au bon saint Rémy: ceux-ci avaient des douleurs, ou du mal donné par les jeteurs de sorts, ou des humeurs froides; ceux-là tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongés par le mal Sainte-Marie, autrement dit la gale, assez commune en ce temps. Parmi ces malades, il y en avait de vieux, de jeunes; des hommes fatigués par un mauvais rhume tombé sur la poitrine; des femmes incommodées de suites de couches; des filles aux pâles couleurs; des enfants teigneux; de pauvres épouses bréhaignes qui, n'ayant pas le moyen d'aller à Brantôme ou à Rocamadour, toucher le verrou, venaient demander un enfant à saint Rémy.
Derrière les deux longues files de pèlerins, venaient les curés, chantant des litanies; les uns en surplis à ailes, les autres en ornements brodés à fleurs; et puis, le dernier, le curé de la paroisse, en chasuble dorée, portait le calice recouvert. Il les faisait bon voir tous en bon point, avec des figures rouges, luisantes, bien fleuries sous le bonnet carré ou la calotte de cuir, et les cheveux noirs ou grisonnants descendant bouclés sur le cou. Ils n'étaient pas malades, ceux-là, oh! non, ça se voyait tout de suite: c'étaient des curés à l'ancienne mode, de bons vivants qui n'allaient pas chercher midi à quatorze heures, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans s'embarrasser du Sacré-Cœur, ni de l'Immaculée-Conception, ni de l'infaillibilité du pape. Sans doute, il y en avait bien qui faisaient jaser les gens pour aimer un petit peu trop l'eau bénite de cave, ou avoir deux chambrières de vingt-cinq ans pour une de cinquante, ou encore quelque nièce; malgré ça ils valaient autant ou mieux que d'aucuns d'aujourd'hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants, avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au logis.