Mais après tout, ça m'est égal: celui-là qui passe en couleur les mongettes ou haricots de coque, fera le tri si ça lui convient.

Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieusement défiler cette multitude bigarrée qui s'engouffrait dans la chapelle. Les curés faisaient des détours pour éviter les tas de melons et les paniers, jetant çà et là un coup d'œil de côté sans tourner la tête, lorsque parmi cette foule pressée devant l'entrée ils reconnaissaient une gentille ouaille. Après eux, nous entrâmes dans la chapelle, qui était bondée quoi qu'elle soit assez grande. On n'y voyait pas bien clair, car les fenêtres très étroites étaient solidement grillagées de barreaux de fer, de crainte des voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu'ils auraient pu y voler. Les murs blanchis à la chaux, verdis çà et là par l'humidité, n'avaient pas de riches tableaux, ils étaient nus, excepté au-dessus de l'autel, où un vilain barbouillage, dans un cadre de bois peint en jaune pour imiter l'or, représentait le bon Dieu, avec une belle barbe, recevant saint Rémy dans le paradis. Ce tableau n'avait jamais été beau, sans doute, et il était très vieux, de manière que les couleurs passées s'écaillaient par endroits, emportant le nez du saint ou l'œil d'un ange qui jouait de la flûte. L'autel était peint en gris, avec des filets bleus autrefois. Les grands chandeliers étaient de bois badigeonné d'un jaune d'or, maintenant terni, ainsi que toutes les couleurs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et comme le relent des plaies qu'on y étalait depuis des siècles. Sur une petite table recouverte d'une sorte de nappe, par côté du chœur, était une statue de saint Rémy en bois, qui avait l'air d'avoir été faite par le sabotier d'Auriac, tant elle était mal taillée. On l'avait bien passée en couleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable, mais la robe bleue de charron et le manteau rouge d'ocre n'embellissaient guère ce pauvre saint.

Je la fis voir à Lina en lui disant à l'oreille:

—J'en ferais bien autant avec une serpe!

—Écoute la messe, fit-elle en souriant. C'était le curé d'Auriac qui la disait, qui la chantait plutôt, vieux homme gris pommelé, de bonne mine et encore vert. Il était servi par deux enfants de chœur et, de plus, assisté de deux autres curés en costume, qui lui faisaient de grandes révérences, mains jointes, qui embrassaient les objets avant de les lui donner, lui soulevaient sa chasuble lorsqu'il s'agenouillait, enfin faisaient un tas de cérémonies de ce genre. Moi qui n'avais jamais vu que la messe du curé Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais tout ça bien étrange. Il y eut beaucoup de femmes qui communièrent, de sorte qu'avec toutes ces cérémonies la messe dura longtemps; mais enfin elle s'acheva et je n'en fus pas fâché. Au moment de sortir, le curé annonça qu'ils allaient déjeuner, et qu'il nous engageait chacun à en faire autant, afin qu'à deux heures tout le monde fût là, parce qu'on chanterait les vêpres avec sermon et bénédiction du Saint-Sacrement, après quoi on continuerait à donner les évangiles.

—Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin et ne peuvent attendre si tard, M. le curé d'Aubas va rester pour donner les évangiles à ceux-là.

Et en effet, aussitôt que les autres furent partis, le curé d'Aubas, un livre à la main, assisté du marguillier qui tenait une soupière d'étain, fut entouré par une foule de gens qui demandaient l'évangile. Le curé avait bien dit: «donner», mais c'était une façon de parler, car on les payait. Lorsqu'on avait remis les sous au marguillier, qui les jetait dans la soupière, il disait:

—C'est à celui-là.

Alors chacun à son tour s'approchait du curé qui leur mettait son étole sur la tête et récitait des versets de l'évangile selon saint Matthieu, où il est question de la guérison de plusieurs malades et infirmes. Après l'évangile, les gens allaient se frotter au saint: car l'évangile, ça n'était rien au prix de saint Rémy, d'autant plus que l'évangile se payait et que le saint frottait gratis. Mais ce n'était pas celui qui était dans le chœur: on avait eu beau le passer en couleurs, personne ne le regardait. Le véritable, c'était un petit saint de pierre qu'on avait tiré de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la partie malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque les douleurs étaient dans l'échine ou dans les reins. On se frottait l'estomac avec, les bras, les jambes, les cuisses, sur la peau autant que ça se pouvait. Ce bonhomme de saint avait une telle réputation de guérisseur, que les gens l'appelaient en patois: saint Rémédy, comme qui dirait: saint Remède; et que dans le courant de l'année, la chapelle étant fermée, les passants affligés de douleurs allaient pleins de confiance se frotter contre le mur extérieur de la chapelle au droit de sa niche.

Mais les jours de dévotion comme celui-ci, on se frottait directement. Ceux qui avaient la sciatique se le faisaient promener depuis la hanche jusqu'au talon, par-dessus la culotte; mais, des fois, des vieilles, percluses de douleurs, qui n'avaient pas peur de montrer leurs lie-chausses ou jarretières, se le fourraient sous les cottes, ayant fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu. Ah! il en voyait de belles, le pauvre diable de saint!