C'est une chose bien étonnante que cette négligence de presque tous les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte à la vie civile. Les hommes de la Révolution avaient voulu affranchir leurs descendants de la tutelle des prêtres, et c'est pour cela qu'ils avaient donné au maire, représentant la commune, la mission de constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage et la mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes civils par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curés, n'ont jamais songé à donner quelque solennité à celui qui y prête le mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là qu'une simple formalité. Ça commence à changer un peu; mais autrefois, le vrai mariage était à l'église; à la mairie, on se faisait enregistrer, et il y en a encore qui disent comme ça.
Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les contre-nôvis, M. Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de mairie. Le père Migot savait tout juste écrire en grosses lettres, et c'était la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car nous n'avions pas de régent en ce temps-là, dans notre commune. Il mit ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui était écrit sur les papiers. Enfin, nous ayant demandé si nous voulions nous prendre pour mari et femme, après que nous eûmes répondu oui, il nous déclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut signé, Migot ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les deux joues.
En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église. En entrant, je vis à gauche près du chœur, dans le banc de Puygolfier, la demoiselle qui était agenouillée et priait Dieu, la figure dans ses mains. Aussitôt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre, sans doute pour finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans la sacristie.
Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas beaucoup plus que Migot. Le curé, qui fumait tout le temps, empoisonnait le tabac, et avec ça n'était pas des plus propres. Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers, avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise attachée par des liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, était bien le marguillier de ce curé, et tous deux étaient assez piètres. Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait fort; je pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait grandement d'avoir affaire à cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut parachevé, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.
Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, où étaient quelques gens du bourg venus par curiosité, comme nous sortions, des vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne!
Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons sortirent des pistolets de leurs poches et les firent péter ferme: on connaissait bien qu'ils n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens se mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous voilà allant vers le Frau.
Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur qu'on vînt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous regardant avec amour.
—Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous sortions de l'église, disaient: A cette heure elle est sienne!
—Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis à vous dans le bonheur ou le malheur, pour la vie...
—Ma chère Nancy!