—C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.
C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la carrière de bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui était prote à l'imprimerie Lavertujon, il m'eût fait apprendre son métier; mais ma mère se figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé. Tout ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas, de préfets, de députés, ne lui en avait pas donné une petite idée.
Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur gloria, et je les admirais naïvement pendant ce temps. M. Masfrangeas était le bon vrai portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un grand faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux châtains ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu forts, mais toute sa figure pétillait d'esprit et respirait le bon sens pratique de notre race.
Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son ami: il avait les traits réguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M. Masfrangeas était entièrement rasé, manque deux petits favoris qui ne dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des chasseurs d'Afrique une barbe noire et frisée qui allait bien à sa figure hâlée. Sur son front carré ses cheveux coupés ras faisaient des pointes régulières. Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la foire.
Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:
—Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.
—Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette double raison.
Et nous prîmes une prune.
Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant le bras vers le cabinet me dit:
—Porte cette petite roquille, Hélie.