Un samedi du mois de février, c'était en 1850, j'étais allé au marché de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de maréchal que j'avais si bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte, parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu à l'épaule par une bretelle de lisière, et en passant près de moi il me regarda d'un mauvais œil. Mais je m'en moquais bien à cette heure, Nancy était à moi, et il n'y avait rien à faire. Je m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui était venu vendre des truffes, et l'Angelus sonnait quand je partis.
Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'étais dehors. J'avais passé Puyfeybert, et je n'étais pas bien loin de la Côte, dans le chemin qui traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à un endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir remuer quelque chose derrière un gros châtaignier qui se trouvait sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient fait dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait mené passer rasis le gros châtaignier, je traversai dans la boue en enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais chemin. J'étais presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me sentis poussé par derrière et criblé, comme si on m'avait jeté une poignée de graves, et en même temps j'entendis un coup de fusil. Cette poussée, au moment où je n'avais qu'un pied posé sur une pierre, me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon long, j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la tête tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi, que je me pensai, c'est cette canaille de maréchal; et je restai un moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je me disais qu'il s'était planté et qu'il était capable de venir m'assommer à coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa course.
Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me relever, mais les plombs m'étaient entrés dans les reins et dans les cuisses, et j'eus du mal à me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant pas à pas. Je sentais que je n'avais rien de cassé ni rien d'abîmé dans la carcasse, et ça me faisait prendre courage. Il me fallut tout de même une demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je fus là, les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun sous un bras me menèrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet état, elle jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et Gustou accouraient bien vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta mon havresac qui était plein de gros plomb de loup. Gustou partit de suite pour aller chercher le médecin de Savignac. En attendant, on me mit au lit, et je m'endormis, après avoir conté comment l'affaire était arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de peine à ma femme, de penser que c'était à cause d'elle que j'avais attrapé ça.
Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu toute la charge dans le corps, j'étais un homme mort.
Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit la jument et s'en fut à Thiviers parler aux gendarmes, puisque c'était dans leur renvers que l'affaire était arrivée. Le brigadier monta à cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment ça s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent une bourre de fusil; c'était une feuille de vieux livre. Lorsque je leur eus bien tout expliqué point par point, et que je leur eus dit qui je croyais que c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.
A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un garçon dont le signalement répondait assez à celui du goujat était venu acheter du plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait souvent rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il disait. Cet individu avait aussi acheté pour quatre sous de tabac à fumer. Le plomb et le tabac avaient été pliés dans des feuilles d'un vieux livre qui était sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre ramassée sur le chemin était une feuille de ce livre.
Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au bureau de tabac. La marchande, interrogée, déclara que celui qui avait acheté le plomb et le tabac avait bien une figure à peu près comme celui-là, mais était bien moins grand.
Il était clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, et par-dessus le marché, à ce moment-là, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent qu'il se commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme c'était arrivé pour l'assassinat de ce porte-balle, près du Frau. Ça arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent, interrogèrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent mettre la main sur celui qui avait acheté le plomb. Pourtant, c'était un ami du maréchal qui ne valait pas plus que lui, comme on le sut trop tard; ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva pas.
Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne tenaient pas beaucoup à témoigner en justice, et se cachaient, parce que c'était chose toujours pleine de dérangements et d'ennuis; sans compter que les avocats ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains motifs aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur chercher, comme on dit, les poux dans la tête: on m'a assuré que ça arrivait encore quelquefois.
Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de repos, après quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manière de bien faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.