Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy me dit un jour qu'elle croyait être enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il y a, qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et totalement fait et consommé que lorsqu'il a produit des fruits. Je fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit être qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire l'imbécile: c'était la première fois, il faut m'excuser.

Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, pour désirer soit un garçon, soit une fille; mais ma femme et moi nous étions du même avis; c'est un garçon que nous autres voulions.

Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au mois d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du bourg, qui s'entendait à ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage dans le pays. La mère Jardon était venue aussi, pour aider à la soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que la déranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme; alors elle en se riant, quoique ça commençât à piquer, me dit: Va au moulin, mon Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne pus rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir plus tôt quand ça serait fini. Enfin, une heure après, la mère Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier, et me cria: C'est un mâle!

Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit était déjà mailloté et dormait, tout rouge à côté de sa mère. La pauvre n'était pas rouge, elle, mais un peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint aussi tout content, et lui dit:—A la bonne heure, ma fille, tu as commencé par un drole et tu n'as point crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pût boire tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulûmes point. Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour en faire manger à ma femme; si elle avait eu une fille, ça aurait été une poule: le coq dans la soupe, ça ne pouvait faire de mal à personne, n'est-ce pas?

Après ça, la vieille nous dit:—A cette heure, il faut la laisser dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allâmes, moi tout fier d'avoir un garçon; il me semblait qu'étant père maintenant, j'étais un tout autre homme.

Au bout de deux jours, ma femme commença à se lever, et après cinq ou six jours elle avait repris son train d'habitude.

Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment à ma femme et à moi:—Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous dit, parce que les bons citoyens sont rares.

Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il était allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il avait ouï lire un journal, où il était question des voyages du président de la République, dans la Bourgogne, à Lyon et dans l'Est de la France.

—C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, à une revue, les soldats qu'on avait saoûlés ont crié: Vive l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curés, les riches, les gens en place, tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, ça ira bien. Ça, c'était toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce que c'était un homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort son pays.

—C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme ça. l'Empire se fait comme tu dis. Il y aura peut-être bien au dernier moment des gens qui se lèveront, par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas. Moi, tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand ça ne serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement tourneboulé par le nom de Napoléon, que c'est à rien faire.