—Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. De tous temps la maison de Puygolfier a été pour le roi, et maintenant pour Henri V, comme ils disent; mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.

—Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit mon oncle; l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.

Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps après. Le surlendemain de la Toussaint, j'étais au moulin, à faire moudre, quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit à japper comme une enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu à cheval. Quand il fut à cent pas, je le reconnus; c'était ma foi l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il était habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant de gros souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied gauche, une culotte de grosse étoffe bourrue couleur de la bête, une vieille lévite verte et un grand chapeau haut de forme à grands bords, recouvert d'une coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, communes autrefois, dont le manche était plombé.

Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'était un de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrés sur la chicane, retors, madrés, coquins, poussant aux procès, les faisant naître, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait vendre beaucoup de biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'écouter et de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient pas; les petits droles même en avaient peur, tant il avait une méchante figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient d'un mauvais œil, disant entre eux:

—Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la peine à quelqu'un.

Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient faire ici cette sale bête?

Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un anneau et entra:

—Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; et en même temps il dévissait une petite écritoire de corne, et prenant une plume dans un étui, il mit au bas qu'il me le remettait à moi-même, en s'appuyant contre le mur.

—C'est bon, fis-je, donnez-le moi.

—Voilà, c'est une opposition au payement de ce que vous restez devoir à M. Silain de Puygolfier. Et il restait là, m'expliquant que c'était au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il faisait cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intérêts. Je n'avais pas besoin qu'il me dît tout ça, puisque je lisais l'acte; et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui restait là, pensant sans doute que j'allais le convier à boire un coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir de poison, je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter à la maison, et que je recommençais de lire son papier par le commencement il s'en alla.