Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les amis de la famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas dans le pays. Le métayer partit d'un côté, et nous autres, revenus au Frau, nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la déclaration chez Migot, et puis après avertit le curé, et lui demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.
Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les nobles des châteaux de par là, et il y en a quelques-uns, étaient venus, et les bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous autres. Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute blanche, comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il fallait souvent les changer. Le curé était venu faire la levée du corps au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, qui lui avait fait manger tant de lièvres en royale, dont il était si friand.
Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez Rabier suivait, habillé en enfant de chœur, avec un pantalon tout braudeux qui dépassait, et de gros souliers. Ensuite venait le curé Pinot en bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres curés du pays. Puis le corps suivait, porté sur les épaules de six hommes, et après, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans son mouchoir. Derrière elle, venaient les messieurs et les dames; et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, ça faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de couler doucement dans le chemin, comme la rivière au-dessus du moulin.
On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du curé récitait les chants de la mort.
C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et gelée, où les noyers et les châtaigniers avaient l'air de se lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dépouillés, tandis qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.
Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà où il nous en faut venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tôt, les autres plus tard, mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça, le mieux est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-même: Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prêche le curé Pinot, pour sûr que M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y regardant bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.
Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais c'est à savoir si le curé a le pouvoir de lui ouvrir les portes du ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y avait une autre vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes actions ou par nos fautes, et non pas d'après les démarches d'autrui et des prières payées: autrement, ça ne serait pas juste.
A l'église, les uns se mirent dans le banc de la famille, les autres, dans les leurs, et au fond, du côté de la porte, les pauvres gens qui avaient coutume de se mettre à genoux sur les dalles eurent des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa un habillement noir où il y avait des têtes de mort et des os croisés dans l'échine, et chanta une messe qui dura plus d'une heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut aspergé, encensé le mort qui était là dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs qui étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette église glacée, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs épaules pour s'en aller au cimetière. C'était là, autour de l'église: la fosse était creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, et où il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.
Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien attention tant qu'il put, mais avec ça, en touchant au fond du trou, la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gémir la pauvre demoiselle Ponsie.
Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa pelletée de terre, Jeandillou finit de combler le trou, et la nièce du curé emmena la demoiselle à la maison curiale, où les gens comme il faut, amis et voisins, allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier attendirent un moment, et revinrent avec elle, après quoi ils s'en allèrent, de manière que, le soir, elle était seule avec la grande Mïette.