La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses peines; dès le lendemain il vint un individu qui réclama de l'argent prêté à M. Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il n'y avait point d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant. Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut une procession de gens à qui il était dû peu ou prou. Et ça, sans parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine apporter du papier timbré. Il était content le vieux coquin, il voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et d'autres. C'est dans ces débâcles, lorsque les gens étaient morts, qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait ses orges.

La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous raconter tout ça. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, ça me mit dans une colère noire après ce Laguyonias et d'autres vauriens:—Ecoute, dis-je à mon oncle, maintenant que la grange est finie, que nous avons des métayers à la Borderie, tu n'as plus tant d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle sera volée, pillée, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer. Il y a des dettes, pardi, qui sont véritables, mais il doit y en avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer ça au clair.

—Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le faisais pas; va-t-en avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y monterai demain matin.

Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre créature au coin du feu, toute pâle, toute maigre et les yeux rouges:—Ah! mon pauvre Hélie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse, va!

—Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant comme ça, mon oncle viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée par des canailles qui vous mangeraient tout.

—Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand peine de le charger de toutes mes misères.

—Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas. Hé bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout s'arrangera, et reposez bien cette nuit.

—J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon père je ne dors plus.

Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de suite que mon oncle éclaircit bien des choses qu'on voulait embrouiller exprès; qu'il réduisit plusieurs comptes qui étaient enflés plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne demandèrent pas mieux, dès lors, que de lui laisser liquider la succession.

Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle le château avec les bâtiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffières, un pré dans la combe, quelques terres autour du château, avec une vigne et un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: le vol du chapon.