—Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux hommes dont les grands-pères étaient amis comme deux frères; deux hommes qui, étant petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer mourir delà les mers! Quelle canaille!
Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie pour choquer de verre tous ensemble à l'occasion de son retour.
Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les choses qui s'étaient passées depuis un mois; mais, après le premier moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses amis, nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu triste. Ma femme le lui dit et alors il lui répondit:
—C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que j'ai laissés à la prison, à ceux qu'à cette heure on transporte, entassés dans la cale des vaisseaux, en Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...
Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.
VIII
Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison. Ailleurs, dans la commune et partout on se réjouissait. Il semblait à tous ces pauvres gens épeurés par les arrestations, par le récit des fusillades et des transportations, et menés par les maires et les curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et heureux. Les gens qui ne sont pas à leur aise sont comme les malades, ça les soulage de changer de position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que de gens se figuraient bonnement que c'était eux qui avaient gagné à ce changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misère. En attendant de s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et tant de mille, qui avaient voté Oui.
Comme bien on pense, tout était changé chez nous; M. Lacaud étant revenu à la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'était plus rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris goût à l'écharpe. Quant à mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il ne sortait guère de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait, à cette manière de faire, doux bonnes raisons: d'abord ça n'aurait servi de rien, et ensuite M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre chose lui aurait fait des affaires à la Préfecture. Ça lui coûtait bien tout de même à mon oncle, car il était de ceux qui ne se rendent que morts; mais il avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas éviter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le mieux, pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de n'être pas de leur avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous parler longtemps, dans les foires ou les marchés, de crainte qu'on crût qu'ils étaient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques mauvaises canailles, qui tâchaient de se venger de ce que mon oncle les avait empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier. Le plus enragé était ce méchant goujat de Laguyonias, qui disait partout que c'était malheureux de voir des scélérats, comme mon oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient être à casser des pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était méprisé de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet.
Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi qui faisais les affaires du dehors, à Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup d'idées, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant, et c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au mois de février, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait à la fontaine, et en fit une jolie allée qu'il planta de pommiers et de pruniers. La vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre, où il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Après ça, le jardin fut soigné et bien arrangé; ses allées furent alignées et sablées, avec de la petite grave de rivière. Le long de l'allée du milieu, qui était plus large que les autres, ma femme planta ou sema des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des passe-roses, des giroflées, d'autres qui sentaient bon, comme du basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois était tombé en pourriture, et comme le chèvrefeuille était vigoureux et foisonnait, la même année il y eut de l'ombre.