Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça, mon oncle aimait à tenir le petit Hélie, à le promener, et quand le drole commença de marcher, il le menait tout doucement par la main.

L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu près, malgré le mal vouloir de quelques coquins dont j'ai parlé, qui se servaient de la politique pour tâcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand même ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne les aurait point écoutés.

C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en aller, et que l'on trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir, et que si ce n'était pas ça qui les rendrait ennemis, ça serait autre chose. Autrefois les querelles étaient entre papistes et parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en Périgord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour. Aujourd'hui, on se bat dans les élections à coups de morceaux de papier, comme autrefois on se battait à coups de mousquets, de piques, de flèches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître ces haines ne pensent pas à tout ça.

Notre petit train de vie était réglé chez nous, et voici comment ça marchait. Le matin à la pointe du jour, nous nous levions, et, après que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du blé à moudre, je montais le sac contre la trémie et j'ouvrais la pelle. Après que j'avais réglé les meules, et que je sentais entre mes doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais le poisson dans le réservoir. A huit heures, nous mangions la soupe ou les châtaignes; à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi, nous allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou trois quartes de blé sur une bourrique. Vers les trois heures et demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin, nous l'engagions à monter avec nous. Le soir, il était près des huit heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas réglé à la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois où nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans l'été.

Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de ça, nous avions gardé à notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les saisons. Au printemps il fallait donner quelques façons, enter des arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins, la moisson, les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte de la Saint-Michel, les vendanges, les noix et les châtaignes à ramasser, et les labours à faire. L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à balayer dans les bois pour faire la paillade au bétail. Les occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions tout ça nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider, et le second soir à souper, on faisait un peu de festin pour les remercier.

Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au marché d'Excideuil; c'est là où nous avions nos affaires, où nous trouvions notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines d'œufs. Elle avait beaucoup augmenté le revenu de la basse-cour, sans grande dépense; ainsi, tous les ans, nous portions au marché de Périgueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle faisait venir de même beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la rivière à deux pas, et quand il était temps, la Suzette les gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un bon prix, les foies, la graisse et tout.

Quand la bourrasque politique fut un peu passée, mon oncle se mit à faire du commerce sur les blés, et pour ça il allait assez souvent aussi à Cubjac, et à Thiviers le samedi. A part ces sorties, les jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute unie, sans changements. Le dimanche, pour ça, quand le temps allait bien, nous prenions la chienne, et nous allions tâcher de tuer le lièvre, et lorsque nous en savions un c'était rare que nous ne le portions pas, car notre Finette était bonne, suivait des quatre heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne manquait guère son coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions tué un beau mâle dans les huit livres, nous l'envoyions à M. Masfrangeas, et nous faisions de même lorsque nous avions pris quelque belle pièce de poisson. Quand nous mangions le lièvre à la maison, il y avait toujours quelque ami à qui nous l'avions faire dire: c'était Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez Puyadou.

Dans l'après-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au bourg, histoire de voir les gens, de parler à des amis, et à l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy.

D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien, les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux dents, nous arrêtant à chaque pièce, pour voir comment levait le blé, ou si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait, ou si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée du plaisir que nous avons, nous autres paysans, de voir naître, croître et mûrir le grain que nous avons semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que nous avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre le champ que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillère; là, à cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais temps, aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanité, et tout à la surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement. Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la façonne à sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fécondée par son travail. Et nos vignes donc! C'est là que nous nous arrêtions longuement, marchant pas à pas, regardant chaque pied l'un après l'autre, épiant les boutons à leur sortie, les comptant, comptant les formes, faisant des comparaisons d'années. Ah, c'était surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau avec des feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en était risible; quand nous trouvions par là quelque vieille savate, ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions à la vigne pour l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade nous le déchaussions, et nous y mettions autour du purin de l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous coûtaient pas: et puis, quand les grappes se gonflaient comme le tétin d'une femme grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair au brun noir et comme velouté!

D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'était jamais lassé, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il préférait à toutes les autres. C'était une chose pas ordinaire, cette lecture, pour un paysan un peu dégrossi seulement par l'école et le régiment. Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvés dans un tas de vieilleries, achetées par mon grand-père à l'encan, et mon oncle en faisait son profit, et nous tous aussi.