Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota chez nous, comme dans toute la France, pour le rétablissement de l'Empire. Au Frau nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire. Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre un Non dans la boîte de M. Lacaud; mais, à cause de M. Masfrangeas, il fut convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui était venu voir comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au Frau. Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout le monde vota même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours voté avec les gens comme il faut, fut porté par M. Lacaud comme ayant voté Oui, car il n'y eut pas un Non dans la boîte, bien entendu. Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le Frau ce jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou pour mieux dire de manière de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutôt que de voter pour Bonaparte.
Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un procès-verbal avec autant de Oui que d'électeurs. Il ne s'en fallait que de trois, ça n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu que d'autres maires de par là avaient obtenu par les mêmes moyens que lui l'unanimité de Oui, et comme il couchait en joue la croix d'honneur, il craignait que ça ne lui fît du tort.
Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés au bourg, mon oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui devaient venir nous faire des planches. C'était un dimanche, et M. Lacaud se trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chaîne de montre en or s'étalait sur son ventre bedonné, et sa trogne rouge luisait sous un grand chapeau haut de forme. Il était là, les mains derrière le dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des gens de la commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit à quelques pas, il se tourna vers nous et, s'adressant à mon oncle avec sa grossièreté vaniteuse, lui dit:
—Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous a été faite, Nogaret; vous auriez dû voter au moins par reconnaissance pour celui qui pouvait vous envoyer à Cayenne et ne l'a pas fait.
Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant les poings et les mâchoires; mais la pensée de Masfrangeas lui vint; il ne dit rien et s'en alla.
Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers ce gros enflé, je lui répondis rudement:
—Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance à celui qui s'est emparé du droit de grâce, parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout le mal qu'il aurait pu lui faire injustement!
M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il resta tout ébaubi, devint cramoisi, branla la tête d'un air menaçant, mais ne sut que dire.
Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai riposté un peu à propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop tard. Il m'est arrivé plus d'une fois de me dire en m'en allant: Animal! tu aurais bien pu dire ça ou ça.
Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles chez nous, ne nous mêlant de rien, ni de politique ni des affaires de la commune, et il nous semblait que cela étant ainsi, nous étions à l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais gredins comme Laguyonias, et à des individus méchants et rancuniers comme M. Lacaud, on n'est jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et nous ne tardâmes guère à nous en apercevoir.